13 crimes en Deux-Sèvres
de Serge Janouin-Benanti

Dans l’imaginaire collectif, les Deux-Sèvres évoquent la campagne tranquille, les haies, les bourgs assoupis, une France à l’écart du tumulte. Jeanne l’empoisonneuse – 13 crimes en Deux-Sèvres s’amuse (et nous inquiète) précisément à fissurer ce décor. En treize récits inspirés de faits réels, Serge Janouin-Benanti rappelle une évidence : la violence n’a pas besoin des grandes villes pour éclore. Elle se nourrit aussi de la promiscuité des fermes, des héritages disputés, des humiliations quotidiennes, des rumeurs de village et de la misère morale qui s’accroche aux jours ordinaires.
Ce recueil fonctionne comme une série noire rurale à travers le temps : du début du XIXᵉ siècle aux années 1930, on traverse les mêmes chemins boueux, les mêmes cuisines, les mêmes foires… mais aussi le même théâtre judiciaire, avec Niort en point de convergence et, souvent, la place de la Brèche comme scène finale. La guillotine n’est pas qu’un accessoire historique : elle devient un refrain, une menace, parfois une conclusion expédiée, parfois un doute qui ronge. On comprend vite ce que souligne d’emblée l’ouvrage : la justice d’hier juge vite, et tranche vite – parfois sans laisser beaucoup d’air aux « petits », aux humiliés, aux gens sans voix.
Ce qui frappe, c’est la manière dont l’auteur raconte. Il ne se contente pas d’un compte rendu froid : il met en scène. Il choisit des points de vue inattendus (un greffier qui rêve de briller, un employé de pharmacie fasciné par une expertise, un juge qui doute) et transforme chaque affaire en « nouvelle » au sens plein : un récit tendu, incarné, avec une mécanique dramatique.
Cette approche rend le livre très accessible : on peut le lire comme une suite d’histoires criminelles, mais on y revient aussi pour ce qu’il raconte de la société – la place des femmes, la dureté du travail rural, l’écrasement social, la pression du regard collectif, la confusion entre preuve et réputation.
Autre force : le lien invisible entre les nouvelles. À mesure qu’on avance, on reconnaît des motifs : l’obsession de « s’en sortir », la tentation du raccourci fatal, le poison ou le fusil comme solutions de pauvreté, la sexualité comme piège social, le mariage comme contrat déséquilibré. Et surtout, l’idée qu’une région dite paisible peut contenir une densité de passions extrêmes : jalousie, cupidité, rancœur, désespoir, orgueil. Les crimes ne sont pas « extraordinaires » par leurs moyens (une serpe, une soupe, un puits, un pistolet), mais par ce qu’ils révèlent : l’ordinaire qui bascule, sans retour.
Enfin, le recueil réussit un équilibre délicat : il donne assez de détails pour comprendre l’affaire et la logique judiciaire, sans se complaire dans le sensationnalisme. Quand le récit devient brutal, c’est rarement pour faire « frissonner », plutôt pour montrer la violence nue d’une époque, et la solitude des victimes. C’est peut-être là que le livre accroche le plus : il divertit comme un true crime, mais il laisse un arrière-goût de chronique sociale.
Les 13 affaires, une à une
1) Juste un peu de répit – Affaire Madeleine Miot 1
Madeleine Miot vit sous la domination d’un mari brutal, Mathurin Gauffreteau. Un soir, à bout, elle fait chauffer un chaudron et lui verse de l’eau bouillante sur la tête pendant son sommeil. L’homme agonise longuement et meurt dans des souffrances atroces, ce qui pèsera lourd. Le procureur reconnaît pourtant que cette femme a été poussée au désespoir par les mauvais traitements. Mais le procès retient la préméditation, la défense est défaillante, et la machine judiciaire se referme : condamnation à mort, pourvoi rejeté, exécution à Niort. Cette ouverture donne le ton : ici, la paix rurale est un vernis.
2) Elle est revenue ! – Affaire Alexandre Maye, Madeleine Miot 2
Changement de siècle, mais même prénom, même vertige : une autre Madeleine Miot, mêlée au meurtre de son mari Pierre Delavault, tué d’un coup de fusil puis achevé à la serpe. L’auteur s’appuie sur un ressort captivant : l’enquête « moderne » naissante (analyses de sang au microscope, pièces à conviction, raisonnement scientifique). Le jury conclut à la préméditation, mais la sentence surprend : vingt ans de travaux forcés pour Maye, la perpétuité pour Madeleine, considérée comme instigatrice. Plus tard, sa peine est commuée et son calendrier de libération devient une obsession pour un personnage qui la suit pendant des années. Une affaire de crime, mais aussi de fascination et de rumeur qui colle à la peau.
3) Le crime de Breloux – Affaire Léon Lamy, Ernestine Périneau (femme Drouet)
Ici, le recueil joue sur la noirceur conjugale et l’engrenage du couple criminel. Léon Lamy et Ernestine (dite Drouet) se retrouvent au centre d’un dossier où la responsabilité se partage, se nie, se renvoie. Le procès les condamne à mort, signe d’une justice encore implacable à la fin du XIXᵉ siècle. Mais l’histoire ne s’arrête pas au verdict : une grâce présidentielle intervient et transforme la peine en travaux forcés à perpétuité. Le destin se poursuit loin des Deux-Sèvres, jusqu’au bagne, où Lamy meurt quelques années plus tard. C’est une nouvelle charnière : elle montre que la guillotine n’est plus toujours automatique, mais que la punition reste écrasante.
4) À malin, malin et demi – Affaire Pierre Rivière
Pierre Rivière assassine Alexandre Bonneau avec préméditation et guet-apens. L’enquête a quelque chose d’ironique : l’accusé laisse derrière lui une traînée d’indices presque absurdes (pages quadrillées arrachées à un carnet, retrouvées sur le lieu du crime), comme si le « malin » se trahissait par excès de confiance. Le récit insiste aussi sur la machine judiciaire comme spectacle social : le greffier en chef veut « faire date », se mettre en valeur, transformer le dossier en démonstration. Condamné aux travaux forcés à perpétuité plutôt qu’à mort grâce à des circonstances atténuantes arrachées de justesse, Rivière voit son pourvoi rejeté. Une histoire sur le crime, mais aussi sur l’ego institutionnel.
5) Jeanne l’empoisonneuse – Affaire Jeanne Belouin
Jeanne Charrier, née Belouin, attend le poison comme on attend une délivrance : d’abord du vert-de-gris, puis l’arsenic. Elle empoisonne son mari Louis, persuadée qu’une vie nouvelle l’attend avec André Fradin. Le récit est glaçant parce qu’il montre la détermination domestique : des gestes de cuisine, des bols, une soupe « ratée », et la mort qui se prépare au quotidien. Au procès, Jeanne implore, Fradin se tient droit, comme déjà sauvé. Verdict : Jeanne coupable, Fradin innocenté. Pourvoi rejeté, exécution rapide à Niort. Cette nouvelle condense tout le recueil : désir d’évasion, illusion amoureuse, et sanction publique.
6) Le premier crime du juge Chasteau – Affaire René Charon
Un juge d’instruction fraîchement installé espère une juridiction paisible ; on lui sert un meurtre. Victime : un garçon de 14 ans, orphelin, retrouvé assassiné. Très vite, la rumeur désigne René Charon, beau-père de l’enfant. L’auteur rend passionnante la cuisine de l’instruction : les maladresses du juge, ses tâtonnements, puis sa conviction qui se durcit au fil des mensonges relevés et d’un mobile financier. Condamné à mort pour meurtre avec préméditation, Charon voit son pourvoi rejeté et est exécuté à Niort. La force du récit tient dans la tension morale : on assiste à la naissance d’une carrière judiciaire… sur un drame irréparable.
7) Les doutes du juge Chasteau – Affaire Dominique Coelorum
Deuxième affaire, et cette fois le juge doute. Un meurtre à Gourgé, un coupable « tout trouvé » : Dominique Coelorum. Mais le texte montre l’inconfort d’une instruction trop évidente, comme si l’évidence masquait le faux. C’est l’un des récits les plus amers du recueil, car il met en scène la justice face à sa propre faiblesse : quand la communauté veut un coupable, quand la procédure avance, que reste-t-il au doute ? Condamné, pourvoi confirmé, Coelorum est exécuté le même jour que Charon, juste après lui, devant une foule immense – double exécution rarissime, comme un point final brutal.
8) Vous auriez mieux fait de vous marier ! – Affaire Marie Bonnin, Joseph Courtin
Deux amants, une grossesse, un mariage « gênant » célébré par la jeune femme… et la décision froide : le mari doit disparaître. Le récit décrit une passion devenue projet criminel, avec un arrière-plan social dur (statut, dépendance, réputation). Au procès, la défense tente la folie pour Courtin, mais l’enquête balaie l’argument. Verdict : coupables et complices de l’assassinat ; circonstances atténuantes ; travaux forcés à perpétuité. La suite est poignante : Marie sort après dix-sept ans, mais ne retrouve pas l’homme pour qui elle a tout détruit. Une nouvelle sur le fantasme romantique qui finit en prison.
9) Une guillotine qui tombe un peu vite – Affaire Louis Giraud, dit Girotin
Louis Giraud fuit d’abord ses créanciers ; il se retrouve bientôt soupçonné d’un meurtre et d’un vol : Françoise Pacaud, vieille femme, assassinée chez elle. Le texte fait monter la fatalité : témoignages, traces, objets, et surtout cette sensation que l’accusé est déjà condamné par ce qu’il inspire. Le verdict retient l’homicide volontaire avec préméditation, sans le vol : il mourra « assassin », pas « voleur ». Pourvoi rejeté, exécution publique à Niort. C’est une des nouvelles les plus « judiciaires », où la question implicite est : la justice a-t-elle tranché parce qu’elle savait, ou parce qu’elle devait trancher ?
10) La cavale – Affaire Étienne Giraudeau
Une arrestation ratée, un homme saisi par erreur, puis la vraie cavale qui continue : la nouvelle a un tempo de chasse à l’homme. Giraudeau finit par avouer : il n’avait rien contre l’épicier Jean Dupont, mais avait besoin d’argent ; le seul moyen était de tuer pour voler. Le récit insiste sur la logique glacée du crime utilitaire, presque « comptable ». Au procès, il est reconnu coupable de vol et d’assassinat, mais échappe à la peine capitale grâce aux circonstances atténuantes : travaux forcés à perpétuité. C’est aussi une histoire sur l’identité et la confusion : dans une campagne où tout le monde se ressemble, l’erreur d’un instant peut tout changer.
11) Le puits sanglant de Brion – Affaire Baptiste Boudié
Le village découvre l’horreur au fond d’un puits : l’eau est rouge, et un cadavre remonte. Le récit exploite magnifiquement ce symbole (le puits commun, source de vie, devenu source de mort) et la dynamique de la rumeur : chacun « sait » qui est capable du pire. L’affaire vise Baptiste Boudié, nouvel arrivant, violent, marginal, déjà suspect idéal. Au procès, la défense parvient à faire tomber la préméditation et le vol : il ne reste « que » l’homicide volontaire, mais la peine demeure lourde, travaux forcés à perpétuité. Une nouvelle sur l’exclusion sociale, et sur la facilité à fabriquer un monstre plausible.
12) Fusillade dans les rues de Niort – Affaire Joseph Lauer
Changement d’époque et de décor : Niort, 1935, le marché, la circulation, la police municipale en « campagne ». Joseph Lauer écoule de fausses pièces de 20 francs, mais il est armé et prêt à tirer. L’affaire bascule en scène urbaine : coups de feu, policiers blessés, un mort. Au procès, Lauer tente de réduire l’intention homicide, mais le jury le reconnaît coupable (fausse monnaie, blessures volontaires avec intention de donner la mort, homicide). Arrêt de mort, pourvoi rejeté, recours en grâce refusé : la guillotine arrive en gare. C’est la nouvelle la plus « cinéma » du recueil, et la preuve que la violence sait aussi sortir des chemins creux.
13) Enfants martyrs – Affaire Françoise Bossard
Dernière nouvelle, et peut-être la plus insoutenable : des enfants meurent, non pas d’un coup, mais d’un quotidien de maltraitance. Le récit suit la mécanique familiale et sociale : comment la violence peut se normaliser, comment les adultes se défaussent, comment la justice peine à nommer l’horreur. Le verdict illustre cette difficulté : certains accusés sont acquittés, mais Françoise Bossard est reconnue responsable de mauvais traitements ayant causé la mort (sans préméditation) et condamnée aux travaux forcés à perpétuité, assortis de la flétrissure. Le recueil se clôt sur une note sombre : après la guillotine, le bagne ; après le crime passionnel, la cruauté ordinaire.
Ce qui relie vraiment ces récits
Au-delà de la variété (empoisonnement, guet-apens, parricide symbolique, vol meurtrier, fusillade), le livre raconte une seule grande histoire : celle d’un territoire et de ses tensions. Les Deux-Sèvres apparaissent comme un laboratoire de passions comprimées. Dans ces campagnes, on vit près, on sait tout (ou on croit tout savoir), on juge vite, et l’on tient la honte comme une arme. La rumeur est parfois une « preuve » parallèle. Et quand l’auteur place ses personnages dans la salle d’assises, on comprend à quel point le crime continue : il se rejoue en public, il se raconte, il se simplifie, il se moralise.
Le fil rouge le plus fort reste la question sociale : qui a le droit d’être cru ? Les « humbles » n’ont pas toujours les mots, ni les codes, ni la défense efficace. Le recueil insiste sur cette asymétrie : une défense trop faible peut sceller une tête ; un point de procédure peut sauver une vie ; un juge peut être sincèrement persuadé et pourtant se tromper ; un jury peut chercher un équilibre entre vengeance et maintien de l’ordre.
Autre lien : la place des femmes. Elles sont victimes (de coups, de domination, d’humiliation) et parfois actrices du drame. Les deux « Madeleine Miot » ouvrent et hantent le recueil : la première dans le désespoir domestique, la seconde dans une affaire où la réputation sexuelle devient presque une charge. Jeanne Belouin incarne une autre figure : la femme qui choisit le poison comme sortie, et que la justice exhibe ensuite. Et dans Enfants martyrs, l’auteur met le lecteur face au pire renversement : la maternité, censée protéger, peut aussi tuer.
Enfin, l’ouvrage donne envie de lire parce qu’il est construit comme un parcours émotionnel. On alterne les affaires « à mécanique » (enquête, indices, procès), les récits « à tension morale » (doute du juge, pression du village), et les histoires qui frappent au cœur (violences familiales, enfance broyée). Chaque nouvelle se suffit à elle-même, mais la juxtaposition produit un effet cumulatif : on sort de là avec le sentiment d’avoir traversé une époque, une géographie, et une galerie humaine entière.
Verdict critique
Jeanne l’empoisonneuse se lit comme un recueil de true crime historique, mais se retient comme une méditation sur la justice et la violence ordinaire. La narration « romancée » (au bon sens du terme) rend les dossiers vivants, parfois ironiques, souvent tragiques. Et le lien entre les nouvelles – la ruralité, la rumeur, l’inégalité sociale, la justice qui tranche – donne au livre une unité très forte, qui pousse à tourner la page « pour voir la suivante », puis à refermer l’ensemble en se disant : ce pays n’était pas si paisible… il était juste silencieux.
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