de Jean-Paul Grellier

Couverture du livre : Jolies princesses et belles fripouilles

La Rochelle, un couteau, et une « petite marchande de pulls » qui met le feu aux vies

Dès le prologue, Jolies princesses et belles fripouilles plante un décor humide et électrique : le crachin atlantique colle aux pavés du Vieux-Port, un trimaran futuriste – « la Lamborghini des mers » – dort sous bâche, et, dans l’ombre, un homme encaisse la morsure d’un laguiole « entre les côtes ». La mort, ce soir-là, est ponctuelle, nette, presque… ritualisée.

Ce qui frappe, ensuite, c’est la voix. Le roman est raconté par Stanislas Godery, commandant à la PJ de La Rochelle, « Stan » pour faire court, parce que le patronyme complet (aristocratique, interminable) lui brûle la langue et l’ego. Il a appris très tôt à se défendre contre les moqueries liées à ses particules, et cette vieille rage donne au narrateur une ironie nerveuse, une énergie de type qui refuse les étiquettes.

Le résultat : un polar contemporain au ton très personnel, souvent drôle, parfois mélancolique, toujours incarné.

Un meurtre qui ressemble à une bagarre… mais qui sent le piège

L’affaire démarre « classiquement » : un corps, une nuit, un coin de port, des questions qui s’alignent. Le juge d’instruction Rémi Villaudière – un fils de routier devenu gendre idéal de la haute bourgeoisie locale – sent immédiatement le paradoxe : pourquoi un type modeste traînait-il à 3 h du matin près du grand bassin ?

La victime, c’est Guy Berlandeau, alias Guitou. Ex-coureur cycliste adulé localement, musicien (bassiste) d’un groupe au nom improbable, et figure de quartier, Guitou est de ceux qu’on croit connaître parce qu’on les a vus mille fois au café… sans jamais regarder sous la surface. L’auteur prend le temps de le rendre vivant : son obsession du vélo, sa petite gloire, ses combines, son passé.

Et il glisse un détail essentiel : Guitou avait un ennemi d’autrefois, « Riton le taiseux », Henri Grandidier, avec une rivalité née dans les pelotons, nourrie d’humiliation, de coups tordus et de violence, au point d’avoir envoyé l’un puis l’autre à l’hôpital.

On tient donc un suspect tout trouvé : la rancune. Trop facile ? Stan lui-même le pense. Vingt ans de haine, « ça se mange froid », mais pas en surgelé… sauf peut-être dans un roman.

La maison de Guitou : albums, trophées… et une clé qui n’aurait pas dû disparaître

Comme souvent dans les bons polars, l’enquête bascule au moment où l’on ouvre une porte banale. Chez Guitou, Stan découvre un garage soigneusement entretenu : vélos accrochés, coupes, coupures de presse, albums photos… et, surtout, une clé posée dans un cendrier publicitaire des Cycles Peugeot.

Puis survient une scène très « cinéma » : au milieu de la nuit, Stan revient, pris d’une intuition obsédante, et tombe sur un objet incongru : une carte Michelin n° 714 (Belgique–Hollande). Et là, le grain de sable : la clé a disparu. Dans le même temps, deux photos manquent dans l’album : celles d’une jeune fille aux grands yeux noirs, sur la plage, puis dans un photomaton. Quelqu’un est entré. Quelqu’un cherche à effacer une trace.

À partir de là, l’affaire cesse d’être une simple « bagarre qui tourne mal ». Elle devient une toile, et chaque fil mène à la même silhouette.

Joannina Marchand : vendeuse de pulls, beauté trouble, centre de gravité du drame

Le roman a une trouvaille de personnage : Joannina Marchand. Stan l’observe d’abord derrière une vitrine, en vendeuse impeccable, « bon chic bon genre », loin de l’image de pin-up qu’on lui a soufflée. Il détaille : les jambes, la poitrine, la longue chevelure, les yeux « de graphite », et cette touche « levantine ou d’eurasien » qui la rend presque irréelle.

Surtout, Joannina lâche une bombe tranquille : Guitou a été son beau-père « pendant quelques années ».

Et l’enquête découvre bientôt ce que le lecteur pressent : Joannina ne vend pas seulement des pulls. Elle vend aussi, parfois, du désir,  via des annonces, des rendez-vous discrets, des hommes « respectables » qui ne veulent surtout pas l’être trop publiquement.

Et là, Jean-Paul Grellier s’amuse (au bon sens du terme) avec un thème très contemporain : les doubles vies. La Rochelle devient un théâtre moral où les notables ont des failles, où les « pauvres types » ont des secrets, et où la frontière entre victime et coupable se brouille.

Une galerie de suspects… et un polar social, presque cruel

Autour de Joannina, la liste des hommes qui n’ont rien à gagner à voir leurs écarts révélés est savoureuse :

  • Claude Lasserre, directeur d’agence bancaire, coureur de fond et « célibataire géographique », manifestement capable de violence… et surtout, manifestement inquiet qu’on fouille dans son emploi du temps.
  • Serge Codut, ingénieur naval, cadre haut placé chez Darrondeau, battant qui a même « corrigé » son patronyme pour se fabriquer une nouvelle vie.
  • Nicolas Labattut, professeur d’université, conseiller scientifique de l’entreprise, homme de pouvoir calme, stressé, potentiellement menteur, capable de masquer ses émotions.
  • Régis Loubeau, marin pêcheur colosse, intimidant au point que l’inspectrice Duriez se sente « dans ses petits souliers ».
  • Thierry Chasseriau, cadre financier, profil discret qui réclame la discrétion… justement.
  • Et Maître Corelli, ténor parisien, vaniteux, qui refuse de « se mouiller » pour une fille de province, tout en pouvant lui servir d’alibi.

Ce petit monde offre au roman une dimension presque balzacienne : chacun protège sa façade, chacun a peur de tomber, et Stan – chasseur patient – attend le moment où la proie trébuche.

En parallèle, le livre construit un polar social sans le marteler. On parle de RSA, de débrouille, de petites extorsions, de soirées de cadres, de chantiers navals et d’image politique (la Préfecture veut que l’enquête ne fasse pas de vagues autour du trimaran vedette).

La corruption n’est pas forcément dans l’enveloppe brune : elle est dans la pression, le « surtout ne faites pas de bruit », les hiérarchies qui s’énervent quand le scandale pourrait éclabousser.

Le fil hollandais : raves, drogue… et une croix sur la carte

La carte Michelin n’est pas un gimmick : elle devient un moteur narratif. Stan repère une croix près d’Amersmuiden, en périphérie d’Amsterdam. Pourquoi Guitou irait là-bas ?

Le roman déroule alors une spirale très actuelle : techno, raves, paradis chimiques, et la Hollande comme horizon de fuite… ou de business. Stan n’y croit pas tout de suite, ce qui rend la piste plus crédible : il doute, il résiste aux explications trop propres.

Et puis tombe un document qui fait l’effet d’une gifle : le rapport d’Interpol. Dans la zone marquée, les policiers néerlandais trouvent un lupanar de luxe, le « Pinky Plaisir », où une jeune Française de La Rochelle – Joannina – est venue postuler comme « pensionnaire ». Elle a été retenue, a confirmé sa venue, et dit agir « en totale connaissance de cause ».

À ce moment-là, le titre du livre s’éclaire. Les « jolies princesses » ne sont pas celles qu’on croit; les « fripouilles » non plus. Et l’on comprend que l’enquête n’est pas seulement : qui a tué Guitou ? mais aussi : qui a poussé tout le monde au bord du vide ?

Une dimension intime : père fantôme, mère en apnée, et « princesse laotienne »

L’autre grande réussite du roman, c’est qu’il ne réduit pas Joannina à une énigme érotique. Il la replace dans une histoire familiale tordue.

Stan (et Mylène, la chargée de mission préfectorale, ancienne amante, aussi brillante que dangereusement intuitive) observe une photo de Joannina et y lit autre chose que la simple séduction : une allure de reine déchue… et soudain, l’idée surgit : « une princesse laotienne », comme l’ascendance de la grand-mère maternelle d’Henri Grandidier. Et si Grandidier était lié à Joannina bien plus qu’on ne l’avoue ?

Le roman sait aussi écrire la douleur sans pathos. Il y a cette scène muette où la mère, Véronique Marchand, voit sa fille s’éloigner dans la vieille ville, sans un mot, et se met à pleurer « en silence ».

On est loin du simple « polar à indices » : on touche à quelque chose de plus nu, l’amour, la honte, la peur de perdre l’autre.

(Spoiler léger) Le mécanisme du crime : un chantage minable, un engrenage, et un geste de trop

Le roman, dans son dernier mouvement, fait ce que les bons polars font : il rassemble les pièces et montre le mécanisme.

On apprend que Guitou et Thomas Giraudon ont monté un chantage à partir de photos compromettantes : Joannina avec plusieurs clients (Lasserre, Codut, Labattut). Ils soutirent de l’argent, reviennent à la charge; certains paient, d’autres exigent les négatifs.

La piste hollandaise donne le vertige : Joannina ne fantasme pas, elle a préparé une vraie fuite, cadrée, « professionnelle », validée par le Pinky Plaisir.

À partir de là, l’enjeu moral change : est-elle en train de se sauver… ou de se condamner ?

Le dénouement est amer, humain, et juridiquement très parlant : le juge lance des mises en examen, notamment pour chantage et extorsion, et l’on comprend que le meurtre relève moins du plan machiavélique que du débordement, du geste impulsif, de la panique et de la protection.

Ce qui fait le sel du roman : humour, vitesse, et « La Rochelle personnage »

Si l’on cherche un roman policier « efficace », Jolies princesses et belles fripouilles coche beaucoup de cases : crime, enquête, suspects multiples, fausses pistes, révélations progressives. Mais son vrai charme est ailleurs.

  1. La voix de Stan, nerveuse, cultivée, drôle. Elle passe d’une pique sociale à une remarque tendre, d’une métaphore culinaire à une bouffée de mélancolie, sans perdre le fil.
  2. La ville. La Rochelle n’est pas un décor de carte postale : c’est une mécanique sociale, quartiers, chantiers, cafés, Préfecture, Vieux-Port. Même un simple pont et ses embouteillages deviennent matière romanesque.
  3. Le mélange des milieux : RSA et notables, universitaires et pêcheurs, préfecture et petits trafics. Cela donne une enquête « horizontale », où chaque porte ouverte révèle un autre monde.
  4. Le regard sur les femmes. Joannina et Véronique ne sont pas des fonctions narratives. Elles ont des contradictions, des zones d’ombre, des élans. Et le livre ose poser une question dérangeante : quand une société juge, qui protège-t-elle vraiment ?

Pourquoi on a envie de le lire (et de le recommander)

Parce que c’est un polar qui divertit tout en grattant là où ça fait mal. Parce qu’il donne le sentiment de marcher dans les rues de La Rochelle avec une équipe de PJ, d’entendre les non-dits dans les bureaux feutrés, de sentir le sel sur les quais. Parce que l’intrigue est construite pour que le lecteur se croie malin… puis se rende compte qu’il a oublié le plus évident : les histoires criminelles sont souvent, d’abord, des histoires d’amour, de honte, de peur, et de solitude.

Et surtout parce que le roman ne triche pas : il annonce d’emblée son terrain – « toute ressemblance… serait pure coïncidence » – et il tient sa promesse de fiction, en jouant avec le réel sans se prétendre documentaire.

Jolies princesses et belles fripouilles est donc un roman policier contemporain au rythme solide, à l’humour constant, et au cœur noir. Un livre qui se lit vite… mais qui laisse, après la dernière page, une question collée au palais comme le crachin sur les pavés : à quel moment une vie bascule, et qui paie le prix du secret ?



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