Débauche sur le Don

de Viviane Janouin-Benanti

Couverture du livre : Le crime de l'Ascension

Avec Le crime de l’Ascension – Débauche sur le Don, Viviane Janouin-Benanti propose un « roman criminel » qui respire le réel à chaque page. On n’est pas seulement dans un polar : on est dans un bourg précis, Issé, près de Châteaubriant, en Loire-Inférieure (aujourd’hui Loire-Atlantique), avec ses métiers (minoterie, laiterie-beurrerie), ses places, ses ragots, ses silences, et surtout sa rivière, le Don, qui finira par recracher un cadavre.

Le titre annonce la couleur : « l’Ascension » n’est pas un simple décor, c’est une date qui structure le drame ; « débauche » n’est pas une provocation gratuite, c’est le mot qui résume la maladie morale d’un monde où l’apparence religieuse tient lieu de conscience. Le livre se lit comme une fresque villageoise et comme un dossier judiciaire romancé : scènes du quotidien, dialogues vifs, puis, lorsque l’horreur affleure, une mécanique d’enquête, de témoignages et de rapports médico-légaux prend le relais.

Une enfance dans un village qui regarde… et qui juge

Le roman s’ouvre sur Louise Leroux, née deux ans après Pierre Lemasson, dans ce même immeuble loué au maire, au cœur d’Issé.

Viviane Janouin-Benanti installe vite un climat : l’hiver, le brouillard, la vie réglée par l’église et le travail. La mère de Louise, Élodie, blanchisseuse, vit au jour le jour ; le père, Similien, travaille à la minoterie.

Très tôt, Louise se construit entre deux pôles. D’un côté, le catholicisme omniprésent, porté par des figures d’autorité comme le curé Gonzague La Noue, qui entretient la morale publique autant qu’il surveille les écarts. De l’autre, une poche d’humanité inattendue : le couple Fechner, chapeliers venus de Strasbourg, juifs, artisans patients, qui accueillent Louise, lui offrent du café au lait, des gâteaux, et une attention dont elle semble affamée.

Le curé La Noue, justement, devient un personnage révélateur. Lorsqu’il remarque que Louise « traîne » chez ces « gens-là », il s’alarme et cherche une parade : il veut lire à ses paroissiens une légende « efficace » – celle du Juif errant – pour les « mettre en garde ». Le roman montre ainsi, par petites touches, comment un préjugé se fabrique et se diffuse ; et comment, dans un village, on peut surveiller la différence plus sévèrement que la violence réelle, celle qui frappe derrière les portes closes.

De l’amour au piège : un couple sous pression

L’axe central du livre reste la trajectoire du couple Louise–Pierre Lemasson. Pierre apparaît comme un homme rude, attaché à une idée simple : un mari, une femme, une maison, et un honneur qu’on ne piétine pas. Louise, elle, est présentée avec une énergie froide, une volonté de s’élever socialement qui se transforme peu à peu en obsession.

C’est là que surgit Daniel Urvoy, notable propriétaire, riche, et de plus en plus « immoral » selon les mots qui circulent : une débauche que sa femme Marie subit, puis dénonce. Louise devient sa maîtresse ; le scandale enfle ; le village commente, mais protège. Le livre insiste sur un point glaçant : la honte colle moins à l’homme riche qu’à la femme pauvre, et la justice, elle, est l’épée qu’on agite pour faire peur… jusqu’au jour où elle tombe.

Le conflit explose lorsque Pierre et Marie Urvoy, acculés, décident de porter plainte pour adultère en 1875. Pierre décrit un scandale « choquant tous les Isséens » et demande que sa femme revienne au foyer.

On assiste alors à un moment fascinant : ce n’est plus seulement une histoire de cœur, c’est une histoire de droit. Les articles du Code pénal planent, la prison devient une menace concrète, et cette menace va servir de levier… à Louise.

Car Louise comprend vite comment retourner l’institution à son avantage. Elle joue la peur de l’incarcération, pousse Urvoy à acheter le silence du mari trompé. Dans une scène presque cynique, elle obtient que le notable donne à Pierre la ferme de La Huchetière (estimée à plus de 13 000 francs) pour « se débarrasser » du problème. Ce cadeau – qui devrait être une réparation – ressemble à un pacte : il apaise le scandale, mais installe la rancœur, et l’idée dangereuse qu’on peut monnayer la dignité d’un homme contre des hectares et une signature chez le notaire.

Le village comme caisse de résonance : alcool, coups, omerta

Le roman ne se contente pas de suivre les Lemasson ; il les enchâsse dans un réseau de petites tragédies qui donnent du relief au tableau. La buvette de Joséphine Toussaint (puis de sa fille Adélaïde) devient un lieu clé : on y boit, on y parle, on y se défait. C’est un endroit où l’on apprend, par rumeur, que la frontière entre respectable et honteux est plus fragile qu’on ne le dit.

La sous-intrigue autour de Bernadette Cessé et de son mari Sidoine, violent, brutal, est glaçante.

Elle rappelle que, dans ce village, on sait souvent… mais on détourne la tête. Le crime n’arrive pas comme un météore : il pousse dans un terreau où l’abus, l’alcool et la peur ont déjà fait leur nid.

L’Ascension 1894 : la disparition, puis le Don

Après les années de scandale et de compromis, le récit bascule vers le fait divers pur. En mai 1894, Pierre Lemasson disparaît. On le retrouvera le 12 mai, dans le Don, près de Breil-Benoit : un pêcheur, Daniel Ribaud, tombe sur le corps presque sorti de l’eau. La mise en scène semble parler d’elle-même : une corde lâche autour du cou, au bout une pelle, comme pour lester le cadavre. La première conclusion, « évidente », c’est le suicide.

Et c’est là que le roman devient passionnant, parce qu’il montre comment l’évidence peut être un piège. Les gendarmes concluent vite au suicide ; mais le maire, plus prudent, alerte le juge d’instruction, Gustave Bidart de la Noë, qui ordonne une enquête de voisinage et une autopsie.

Le rapport du docteur Gémin fait basculer l’affaire : fractures, ecchymoses, signes de strangulation, absence d’eau dans les bronches et dans l’estomac.

La conclusion est sans détour : Pierre n’est pas mort tout seul, il a été tué.

La dimension « dossier » de l’ouvrage prend alors tout son sens : on n’est plus seulement dans le suspense, on est dans la démonstration. Des témoins parlent de haine dans la famille ; Noémie Larue observe des traces de pas pressés, ceux d’un homme grand et lourd et d’une petite femme, portant quelque chose de lourd vers le Don ; elle pense à Louise et à Jean-Marie.

Plus troublant encore : les réactions. Quand on vient prévenir Jean-Marie, il reste stoïque : « Rapportez-le, moi j’ai du travail à finir. »

Et Louise, en voyant le corps, refuse qu’on le mette à la maison : « Posez-le dans la grange. »

Ces phrases, sèches, comptent autant que les indices matériels : elles donnent au lecteur la sensation que, même mort, Pierre n’obtient pas de place.

Une enquête qui déchire le vernis

Le juge convoque les Lemasson. Louise arrive avec une valise, son chandelier d’argent, des vêtements de rechange pour Jean-Marie… et rien pour Théophile.

Le détail est révélateur : elle s’attend à être arrêtée, avec l’aîné, pas avec le cadet. La suite est une spirale de contradictions : sur la nuit de la « veille de l’Ascension », Louise affirme une version, Jean-Marie une autre ; le puzzle ne tient pas.

Le roman ose aussi des zones plus sombres – notamment l’idée, véhiculée par la rumeur publique, d’une relation incestueuse entre Louise et son fils aîné, qui aurait nourri la manipulation et la haine du père. Ce n’est pas traité comme un simple « twist » : c’est présenté comme un poison intime, une piste de compréhension, qui rend l’emprise encore plus terrifiante, et qui éclaire la violence comme un système.

Le procès : la justice face aux passions

Le dernier mouvement, celui du procès (au palais de justice de Nantes, comme le rappelle la fin illustrée), apporte une autre forme de suspense : celle du verdict.

Le jury tranche : Théophile est déclaré non coupable ; Jean-Marie est reconnu coupable avec circonstances atténuantes ; Louise est reconnue coupable et condamnée aux travaux forcés à perpétuité ; Jean-Marie à vingt ans de travaux forcés.

Ils seront déportés en Nouvelle-Calédonie.

Pourquoi le livre accroche

D’abord, parce qu’il combine immersion et rigueur : on traverse Issé comme si on y vivait, puis l’enquête et l’autopsie imposent une précision documentaire qui renforce l’impact.

Ensuite, parce que le suspense ne repose pas seulement sur « qui a fait quoi », mais sur « comment en arrive-t-on là » : années de tensions, de petits arrangements, de violences tolérées. Enfin, parce que le roman vise juste sur l’hypocrisie : un village qui va à la messe, qui surveille les « déviances » visibles et oublie les violences silencieuses. Le crime de l’Ascension – Débauche sur le Don n’est pas un livre confortable. Il parle de violence, d’emprise, de misère et de haine familiale. Mais il le fait avec une efficacité narrative qui rend l’affaire difficile à lâcher. On referme le roman avec le sentiment d’avoir traversé une communauté entière – ses prières, ses secrets, ses compromis – et d’avoir entendu, sous le bruit de l’eau du Don, la rumeur d’une vérité qu’on avait voulu noyer.



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