François 12 ans
de Viviane Janouin-Benanti

Viviane Janouin-Benanti ouvre L’enfant assassin – François, 12 ans par l’image d’un petit garçon au bord de la rivière du Bono, en Bretagne, qui lance des pierres dans l’eau pour étouffer une rage qu’il ne comprend pas lui-même. Très vite, le lecteur sait qu’il a en face de lui un futur meurtrier, mais tout le roman va consister à répondre à une question vertigineuse : comment un enfant ordinaire peut-il devenir un assassin ? Inspiré d’un fait divers réel survenu près de Vannes à la fin du XIXᵉ siècle, le texte mêle reconstitution historique, enquête psychologique et chronique judiciaire.
Un résumé du roman : de l’enfance cabossée au crime
François Dicondale a douze ans. Petit, blond, joli visage harmonieux, il ressemble davantage à un héros de conte qu’à un criminel. Pourtant, sa vie est déjà marquée par l’abandon. À huit ans, faute de moyens, ses parents l’ont « placé » chez sa grand-mère, la veuve Prodic, qui tient une ferme à Plougoumelen. Là, il garde les vaches du matin au soir, sans jamais avoir mis les pieds à l’école. Il se sent aimé, mais peu câliné, et trouve surtout un grand frère en la personne de Joseph, le domestique plus âgé.
Lorsque le roman commence, une deuxième rupture se prépare. Ses parents, poussés par la misère, l’envoient comme valet chez un fermier de Cahire, Vincent Adilias. François vit cette décision comme un nouvel abandon – il se compare au Petit Poucet qu’on laisse au bord du chemin. Il pressent qu’on ne lui demande plus son avis sur sa propre vie : désormais, il devra « rapporter de l’argent ». Ce sentiment d’être traité comme une chose, ajouté à une fierté presque maladive, cristallise en lui une colère sourde.
Chez Adilias, le décor semble pourtant chaleureux : une ferme bien tenue, deux enfants – la douce Gaëlle et le petit Yvon, surnommé Vonvon –, et surtout Madeleine Berrigaud, jeune domestique de vingt ans, rousse, rieuse, qui s’occupe de la maison et des petits. François en tombe éperdument amoureux, d’un amour disproportionné pour son âge, que l’aliéniste décrira plus tard comme « une grande passion » d’adulte.
Mais cet amour se heurte à deux obstacles. D’un côté, François est jaloux de Vonvon, toujours accroché aux jupes de Madeleine, qui reçoit ses caresses et ses baisers ; de l’autre, il est obsédé par un surnom qui le poursuit : « le fils Le Moing ». Dans la bouche des gamins, et bientôt de Vonvon, ce sobriquet met en doute l’honneur de sa mère et la paternité de son père, valet chez le fermier Le Moing. À douze ans, au seuil de l’adolescence, François comprend enfin ce que cela sous-entend : on insinue que sa mère a fauté. Pour ce garçon fier, attaché à la respectabilité de ses parents pauvres mais irréprochables, c’est insupportable.
Jalousie amoureuse, vexation sociale, sentiment d’abandon… tout s’accumule. Viviane Janouin-Benanti montre comment la haine envers Vonvon se construit par petites touches : vexations, menaces, disputes que Madeleine tente de désamorcer, lui reprochant sa jalousie et l’avertissant que « cette âme noire » pourrait le mener à l’échafaud. Un jour, lorsque Vonvon le traite encore de « fils Le Moing », la coupe déborde : François décide de le tuer. À partir de là, le roman bascule dans une lente montée vers le crime. Le garçon prémédite tout : il choisit un pré isolé, aiguise une pierre, garde sur lui son couteau, et attire l’enfant près de la mare.
La scène du meurtre est l’une des plus terribles du livre, et pourtant l’auteure évite le sensationnalisme. Vonvon, cinq ans, s’avance, insouciant, bouquet de fleurs à la main. François le frappe d’abord à la pierre, puis au couteau, puis à coups de sabot, revenant à plusieurs reprises s’assurer qu’il est bien mort, prolongeant sans le vouloir une agonie atroce. Une fois l’enfant décédé, il cache le corps dans un buisson d’ajoncs et retourne garder ses vaches, repu, presque soulagé, comme s’il avait enfin mis fin à un cauchemar.
Le drame se poursuit avec la disparition de Vonvon. La ferme s’agite, on cherche partout. François joue les innocents, puis participe à la battue. Il garde son sang-froid à un point qui glace le lecteur : il oriente même les recherches vers de mauvaises pistes. C’est l’instituteur, M. Le Bihan, qui perce à jour l’enfant en l’écoutant trop bien raconter une version « d’accident ». Pris à son propre piège, François finit par mener le groupe à l’endroit où il a dissimulé le corps. Quand la dépouille de Vonvon est découverte, couverte de blessures, l’horreur saisit toute l’assemblée. L’adolescent suit sans résistance le maître d’école qui l’emmène à la gendarmerie.
S’ouvre alors la seconde grande partie du roman : l’enquête judiciaire et l’analyse psychiatrique. Le juge d’instruction, Tanguy La Rue, père d’un garçon du même âge, se demande comment interroger cet enfant qui a commis un acte de monstre alors que tout, dans son dossier, respire la banalité honnête : parents travailleurs, fermier respecté, grand-mère estimée. Il cherche frénétiquement une origine « anormale » à ce dérapage, sans la trouver.
François est ensuite observé dans un asile d’aliénés par le docteur Sohels. Loin de la ferme, dans cet univers où il n’a plus à travailler, il retrouve presque une insouciance d’enfant : il joue, rit, aide les malades. Mais il raconte aussi, avec une étonnante précision, les sentiments qui l’ont conduit au meurtre : son amour pour Madeleine, sa haine pour Vonvon, sa rage devant les moqueries. Le médecin conclut qu’il n’est pas fou : intelligent, très sensible, capable d’une grande passion, il distingue parfaitement le bien du mal, même s’il ne manifeste pas encore de véritable remords.
La dernière partie du livre prend la forme d’un grand procès d’assises à Vannes, en plein hiver. La salle est comble, chauffée par un énorme poêle ; toute la bonne société locale veut voir « l’enfant assassin ». Les témoignages se succèdent : le gendarme, le père brisé, la petite Gaëlle qui réclame la pendaison du meurtrier de son frère, Madeleine dévastée, les experts. L’avocat général prononce un réquisitoire impitoyable, décrivant François comme un « monstre » qui a préparé son crime avec une maîtrise d’adulte, martyrisé sa victime de multiples coups de couteau, puis caché le corps. Il réclame une peine exemplaire au nom de la France, encouragé par des lettres haineuses venues de toute la Bretagne.
Face à lui, l’avocat de la défense, Maître Roy, tente de faire entendre une autre lecture : celle d’un enfant humilié, poussé à bout, victime de la méchanceté ordinaire et du travail forcé des enfants. Il insiste sur la pauvreté digne des Dicondale, sur la fierté de François, sur le surnom infamant qui le ronge depuis des années, sur sa jalousie maladroite d’adolescent. Il demande aux jurés de voir aussi en lui un enfant qui a « dérapé », pas un monstre irrécupérable.
Le jury reconnaît finalement François coupable d’homicide volontaire, considérant qu’il a agi avec discernement, mais lui accorde des circonstances atténuantes. Il est condamné à quinze ans de maison de correction, qu’il ne fera pas entièrement grâce à une remise de peine pour bonne conduite : il sortira libre à vingt-trois ans. Le roman s’achève sur cette information brute, sans épilogue moralisateur, laissant le lecteur avec ses questions.
Un portrait dérangeant de l’adolescence
La force du livre est de ne jamais réduire François à son acte. Viviane Janouin-Benanti refuse la caricature du « monstre » qu’agite le procureur. Elle montre au contraire un garçon d’une grande vivacité, capable d’humour, de tendresse, d’amitié – on le voit avec Joseph puis avec certains pensionnaires de l’asile – mais aussi d’une susceptibilité extrême. Sa fierté est son moteur autant que son poison : il veut être digne de son père et défendre l’honneur de sa mère, il rêve d’être considéré comme un homme, pas comme un gamin.
Le roman décortique finement cette zone grise de l’adolescence où les émotions débordent, où la sexualité naissante s’emmêle à la honte et à la violence, où le sens moral n’est pas encore pleinement stable. La passion pour Madeleine, par exemple, a quelque chose d’à la fois émouvant et inquiétant : François supporte mal qu’on lui rappelle qu’il n’a que douze ans, se comporte « comme un amant » quand il parle d’elle, se persuade qu’en supprimant Vonvon, il récupérera son affection exclusive.
En même temps, l’auteure souligne la responsabilité de l’entourage : sans être des bourreaux, les adultes manquent, se taisent, ne voient pas. Sa mère préfère se convaincre qu’elle ne fait « que son bien » en le plaçant ; la grand-mère l’aime mais n’a pas les moyens de s’opposer ; les parents ne mesurent pas l’humiliation que représente le sobriquet « petit Le Moing ». Quant aux voisins, ils relaient le ragot sans imaginer les ravages sur un enfant déjà fragile. À la fin, Maître Roy va jusqu’à désigner ces moqueurs comme les « véritables coupables » – une thèse provocatrice, mais qui invite le lecteur à s’interroger sur la violence symbolique des adultes.
Des personnages secondaires tout en nuances
Autour de François gravitent des figures très fortes. Vincent Adilias, par exemple, n’est pas un maître tyrannique. C’est un veuf inconsolable, bon paysan, attaché à ses enfants, que la mort atroce de sa femme – piétinée par une vache – puis de son fils broie littéralement. Il se reproche de ne pas avoir vu la dérive de son valet, alors même que le dossier, scruté par le juge, ne lui trouve aucun reproche sérieux.
Madeleine, la jeune domestique, est sans doute le plus beau personnage du livre. Elle incarne la féminité joyeuse et laborieuse de la campagne bretonne : elle travaille dur, rêve d’un mari, d’une dot, d’enfants à elle, mais se prend d’affection pour Gaëlle et Vonvon « comme s’ils étaient les siens ». Elle sent confusément que François est épris d’elle, tente de le repousser sans brutalité, et ne se pardonnera jamais d’avoir laissé Vonvon s’éloigner ce fameux jour de juin. Son témoignage au procès, entre culpabilité et lucidité, est particulièrement bouleversant.
Les figures institutionnelles ne sont pas moins travaillées. Le juge La Rue, partagé entre sa fonction et sa paternité, symbolise une justice qui tâtonne face à la criminalité des mineurs. Le docteur Sohels, avec son regard clinique mais bienveillant, anticipe les débats modernes sur la psychiatrie infantile. Enfin, le président Lebaux et les jurés, serrés dans leurs toges et manteaux d’hiver, représentent cette société bretonne déchirée entre désir de vengeance et conscience que l’accusé reste un enfant.
Un roman à la fois historique et profondément actuel
L’un des grands plaisirs de lecture vient de la reconstitution du Morbihan à la fin du XIXᵉ siècle. Viviane Janouin-Benanti multiplie les détails de vie quotidienne : le lit-clos breton, les pardons, la saison de la sardine, la façon de se vêtir, de travailler, de se déplacer. Le texte est prolongé, en fin d’ouvrage, par des photographies des lieux réels du drame – église de Plougoumelen, rivière du Bono, moulin à marée, chaumières de Cahire – qui ancrent encore davantage le récit dans la réalité.
La dimension documentaire est renforcée par la profession de l’auteure, juriste de formation, qui maîtrise les rouages de la procédure. Le lecteur assiste à toutes les étapes : interrogatoires, autopsie, expertises, construction de l’acte d’accusation, débats sur la notion de « discernement » chez un mineur, question des circonstances atténuantes. À travers ce cas singulier, le roman éclaire une époque où l’on n’hésitait pas à réclamer l’échafaud pour un adolescent, tout en le logeant dans des maisons de correction surpeuplées.
Pour autant, l’ouvrage n’a rien d’un traité aride. Son actualité saute aux yeux : harcèlement entre enfants, poids du regard social, difficulté à prendre en charge la souffrance psychique des jeunes, emballement de l’opinion publique (ici par lettres, aujourd’hui par réseaux sociaux) qui réclame des peines toujours plus exemplaires… On pourrait transposer l’affaire de François aujourd’hui sans presque changer un mot du réquisitoire comme de la plaidoirie.
Un style limpide, accessible, mais jamais simpliste
Le style de Viviane Janouin-Benanti se lit avec une grande facilité. Les phrases sont claires, la narration très dialoguée, presque orale, ce qui donne beaucoup de vivacité aux scènes. Le lecteur entend les voix des paysans, des gendarmes, du procureur, de l’avocat ; il assiste aux disputes dans la ferme, aux confidences au coin du feu, aux affrontements du tribunal. Cette oralité rend le roman accessible à un large public, y compris à des collégiens ou lycéens, sans pour autant sacrifier la profondeur.
L’auteure excelle aussi dans l’art du rythme. Elle prend le temps de s’attarder sur les sensations – le froid qui transperce le petit berger, l’odeur d’alcool aux œillets dont se parfume Madeleine, les cris des mouettes au-dessus du Bono – puis accélère au moment des bascules : décision de tuer, passage à l’acte, découverte du corps, verdict. La lecture se fait alors haletante, même si l’on sait dès le titre que François sera assassin : le suspense n’est pas de savoir si, mais de comprendre comment.
Enfin, le roman ménage une place aux contes et légendes, notamment celles du fameux Keriolet, seigneur libertin devenu saint, que Madeleine raconte à la veillée. Ces parenthèses fantastiques ne sont pas de simples coquetteries : elles offrent une respiration, mais aussi une réflexion en creux sur la possibilité de la rédemption… ou non.
Pourquoi ce livre donne envie d’être lu
Loin d’un fait divers racoleur, L’enfant assassin – François, 12 ans est un texte qui laisse longtemps son empreinte. On y trouve la tension d’un roman criminel, la richesse d’une fresque historique, la finesse d’un essai de psychologie, sans jamais avoir l’impression de passer d’un genre à l’autre.
On referme le livre avec un triple malaise : devant la violence inouïe infligée à un enfant de cinq ans ; devant la froide détermination d’un garçon de douze ans qui, un après-midi de juin, a choisi de tuer ; mais aussi devant la brutalité d’une société prête à sacrifier un adolescent sur l’autel de l’exemplarité. Qui est le monstre ? François, les moqueurs, les adultes aveugles, l’opinion publique assoiffée de sang ? Le roman ne tranche pas, et c’est précisément ce qui le rend passionnant.
Pour un lecteur curieux de justice et de psychologie, pour un amateur de romans historiques, pour un enseignant cherchant un texte déclencheur de débats sur la responsabilité pénale des mineurs, pour un simple amoureux de récits forts et incarnés, ce livre a beaucoup à offrir. On s’attache à François malgré soi, on souffre avec la famille Adilias, on frémit devant le juge et le jury, on s’indigne du courrier haineux, on écoute plaider Maître Roy, et l’on se surprend à espérer qu’une seconde chance soit possible pour cet enfant cassé.
En refermant L’enfant assassin – François, 12 ans, on n’a pas seulement lu l’histoire d’un crime du passé. On s’est interrogé sur nos propres réflexes de jugement, sur la manière dont une société traite ses enfants, sur la fine frontière qui sépare parfois l’erreur irréparable d’un simple geste de trop. Et c’est précisément ce genre de lecture, à la fois prenante et dérangeante, qui donne envie d’en parler, de la transmettre… et de la relire.
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