13 crimes en Aquitaine
de Serge Janouin-Benanti

Il y a des livres qui racontent des crimes. Et puis il y a ceux qui vous font entrer dans la mécanique du crime : l’instant où tout bascule, la logique intime (parfois absurde, parfois glaçante) qui précède l’irréparable, puis l’autre machine – celle de la justice – qui se met à tourner, implacable, avec ses procédures, ses débats, ses experts, ses jurés, ses couloirs, ses cellules. L’huissier diabolique – 13 crimes en Aquitaine appartient résolument à cette seconde catégorie : treize affaires judiciaires réelles, autrefois traitées à Bordeaux et en Gironde, reconstituées comme des « contes cruels et véridiques », avec un goût marqué pour la scène, le détail parlant et la tension dramatique.
Le fil rouge est d’abord géographique : l’Aquitaine – et surtout Bordeaux – devient un théâtre récurrent, avec ses lieux reconnaissables (palais de justice, fort du Hâ, places, quartiers, communes alentour).
Ce décor n’est pas un simple arrière-plan ; il donne au recueil une cohérence de « série », où l’on retrouve des motifs familiers (l’attente au fort du Hâ, les foules aux exécutions, la presse qui s’emballe, les experts qui s’opposent), tout en changeant de registre d’une affaire à l’autre : massacre familial, banditisme politique, drame passionnel, empoisonnement domestique, scandale judiciaire… Le livre assume une dimension de « chroniques criminelles » : chaque récit se lit indépendamment, mais l’ensemble compose un panorama, fin XIXe – début XXe siècle, où l’on observe en creux une société, ses peurs, ses tabous et sa fascination pour les assises.
Autre lien fort : la violence n’est pas seulement sanglante, elle est aussi sociale. Beaucoup de personnages sont des gens ordinaires – fermiers, employés, artisans, domestiques, petits bourgeois – pris dans des contraintes de réputation, d’argent, d’alcool, de jalousie, de domination familiale. Chez Serge Janouin-Benanti, le fait divers n’est pas un « monstre » surgissant de nulle part : c’est souvent un conflit banal qui, par pression, orgueil ou peur, se transforme en tragédie. Le recueil a ainsi une double puissance : il divertit (au sens noble : il captive), et il documente (sans donner l’impression d’un cours), notamment quand la justice hésite entre folie et responsabilité, ou quand les preuves scientifiques de l’époque restent discutées.
Le style, lui, vise l’efficacité : chapitres construits comme des mini-romans, entrées en matière très visuelles, progression vers la révélation, puis retombée dans l’enceinte judiciaire. On sent une volonté de faire vivre l’époque par la narration, tout en s’appuyant sur des sources d’archives (BNF, Archives départementales de la Gironde).
Et c’est précisément cette hybridation – entre rigueur documentaire et dramaturgie – qui fait le sel du livre : on apprend « sans s’en rendre compte », porté par l’urgence du récit.
Les 13 affaires, présentées une par une
1) « La fureur du sang » – Affaire Pierre Delafet
Un départ en vélo, des « au revoir », une galette achetée pour le dimanche midi : tout ressemble à une scène ordinaire… sauf que le narrateur annonce déjà l’« effort » inavouable qui l’attend.
Delafet commet un massacre familial d’une atrocité rare : deux parricides (mère, grand-mère) et quatre assassinats en un temps fulgurant, dans une maison où la violence se déploie pièce par pièce.
L’après-coup est tout aussi glaçant : une froideur, une mise en scène, une indifférence qui intriguent jusqu’aux experts.
L’affaire se clôt sur une dimension historique : son exécution, à Bordeaux, est la dernière exécution publique dans la ville ; le couperet tombe à 6 h 47 au fort du Hâ.
2) « Vive l’anarchie ! » – Affaire Recassens, de Castro, Casals
Changement total de tempo : ici, ce n’est plus la famille, c’est la peur publique. Une fusillade, des « zones d’ombre », une chasse à l’homme, et une presse qui construit des figures d’ennemis : « bandits espagnols », « anarchistes dangereux », « terroristes internationaux »…
Le récit explore la manière dont une affaire criminelle devient affaire politique, comment l’étiquette « anarchiste » teinte la lecture des faits, et comment l’État veut répondre par l’exemplarité. Même sans dévoiler tout l’arc narratif, on retient la tension d’enquête et l’atmosphère de crise : les lieux du drame sont revisités, les détails recomptés, et l’on comprend que la violence n’est pas seulement celle des balles, mais celle des récits qu’on fabrique autour.
3) « L’huissier diabolique » – Affaire Jean Fayolle
Le titre donne la couleur : un homme de loi, un huissier, donc une figure supposée « du côté de l’ordre », bascule dans une affaire où le poison, l’ombre et l’obstination dominent. Le procès attire, fait parler, et l’on sent l’ambiance des assises bordelaises, jusque dans le calendrier (un verdict à la veille de fêtes, des spectateurs qui filent « soulagés » d’avoir évité la tête). Fayolle est finalement condamné aux travaux forcés à perpétuité, et forme un pourvoi en cassation qui sera rejeté.
Dans ce récit, ce qui fascine n’est pas seulement le crime : c’est l’inconfort moral d’un dossier où l’intime (soupçons, intentions, « petites doses ») se heurte à la nécessité judiciaire de trancher.
4) « Une bête, une vraie » – Affaire Jean Fradon
Ici, le livre s’ouvre sur l’onde de choc d’une exécution : un avocat marche, encore aimanté par ce qu’il vient de voir, persuadé de ne jamais oublier. Le couperet est tombé à 5 h 3, place du Repos, le 2 août 1875 ; on n’avait pas exécuté à Bordeaux depuis quatorze ans.
Fradon est présenté comme un assassin « presque parricide », et la nouvelle insiste sur la violence brute, la peur, mais aussi sur l’effet psychique de la guillotine, sur ceux qui la subissent… et sur ceux qui l’entourent. Le récit interroge indirectement une question dérangeante : à quel moment la justice devient-elle spectacle, et que fait ce spectacle aux consciences ?
5) « La voleuse émérite de la rue Guiraude » – Affaire Adèle Barreau
Pas de meurtre ici, et pourtant une vraie noirceur : celle d’une vie menée par la répétition, la ruse, l’obsession. Adèle Barreau n’est pas une « petite voleuse » folklorique : c’est une professionnelle du chapardage, qui passe des portes, des serrures, des opportunités, avec une logique presque méthodique. Le récit montre comment une trajectoire délinquante peut devenir identité. Et la justice, face à cette persistance, tranche lourdement : elle est condamnée à huit ans de travaux forcés.
Cette affaire apporte au recueil une respiration paradoxale : moins sanglante, mais très révélatrice des mécanismes sociaux (pauvreté, marginalité, regard moral) qui nourrissent les « petits » crimes, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus considérés comme petits du tout.
6) « La fête de la mort » – Les sœurs Chaumont
Un titre qui sonne comme une légende… et qui cache un drame intime. Deux sœurs, un café – La Civette, à Pessac – et une fin qui ressemble à un pacte.
Le récit joue sur le contraste entre la vie sociale (les habitudes, la respectabilité, le quotidien d’un établissement) et la tempête intérieure que personne ne voit venir. Ce qui frappe, c’est l’atmosphère : l’idée que tout le monde « connaît » ces femmes, sans jamais vraiment les connaître. La nouvelle fait du silence un personnage : silences familiaux, silences amoureux, silences d’une époque où l’on ravale l’humiliation… jusqu’à ce qu’elle explose, non en scandale public, mais en disparition brutale.
7) « Mon oncle nous ennuie » – Affaire des époux Janty
Le titre, presque léger, est un piège. L’affaire est un empoisonnement au cœur du foyer, et l’on bascule du banal au monstrueux par une phrase qui fait froid : l’idée qu’un proche devient « de trop ». L’enquête va jusqu’à l’exhumation, où la toxicologie confirme l’arsenic, à dose « plus que mortelle ».
Le procès est un duel conjugal : chacun rejette sur l’autre, chacun cherche l’indulgence. Verdict : la mort pour Fernand Janty, et une condamnation capitale aussi pour Marguerite qui sera finalement graciée.
La scène de l’exécution de Fernand, au petit matin, devant le fort du Hâ, est racontée avec un sens terrible du détail.
8) « Le lazaret de Trompeloup » – Louis Sené, Marie Bobin
Cette affaire surprend : le crime n’est pas forcément un geste unique, mais une chaîne de décisions, de négligences, de rigidités administratives. Il est question de quarantaine, du lazaret, d’un bateau (La Plata), d’une femme (Marie Bobin) qui accouche et dont le nourrisson meurt, puis d’une rumeur terrible : celle d’un enterrement trop rapide, d’une asphyxie, d’un possible « enterrement vivant ».
La nouvelle met en scène l’impuissance face aux institutions, les responsabilités diluées, et la difficulté d’obtenir justice quand le tort est collectif, bureaucratique, presque « sans coupable ». C’est l’un des textes les plus amers du recueil : la souffrance y est totale, et le droit y paraît insuffisant.
9) « Péché d’orgueil – le triple assassinat » – Affaire Arsène Ollé
Un triple meurtre à Talence, une foule qui crie « À mort ! », un homme conduit au fort du Hâ au milieu des huées : l’affaire Ollé a la violence d’une tragédie publique.
Le récit insiste sur le mélange d’horreur et de théâtre social : reconstitutions, déplacements de magistrats, réactions de masse. Ollé, en état de panique et d’effondrement, oscille entre larmes et phrases sidérantes (« Sur quelle place aura lieu mon exécution ? »).
On comprend que l’orgueil – et la chute de l’orgueil – est le vrai moteur narratif : l’image qu’on veut sauver, l’argent, la honte, et la spirale qui fait d’une « solution » une apocalypse domestique.
10) « La vengeance de la dactylo » — Affaire Paulette Bonnemaison
Ici, la violence surgit comme une déflagration sentimentale : une femme, une jalousie, une humiliation, et le geste qui transforme une histoire privée en affaire publique. Le texte brille dans sa manière de rendre l’ambivalence : vengeance ou désespoir ? Calcul ou impulsion ? Et c’est précisément cette ambivalence qui fait basculer l’audience. L’élément le plus frappant reste le verdict : malgré la gravité, Paulette Bonnemaison est acquittée.
Cette nouvelle devient alors un miroir de l’époque : ce que les jurés « comprennent », ce qu’ils excusent, ce qu’ils transforment en drame romantique plutôt qu’en crime, avec, en arrière-plan, une question brûlante sur la place faite aux femmes… et sur le prix à payer pour être crue.
11) « Preuve d’amour » – Affaire Pierre Forgeaud, Marguerite Marionneau
Un titre qui semble doux, presque mélodramatique, et qui s’avère d’un cynisme dévastateur. Dans cette affaire, le récit explore la frontière entre passion et prédation, entre amour proclamé et violence réelle. Le parcours carcéral, l’attente, les dernières heures : tout converge vers la guillotine. Forgeaud est décapité à 4 h 55 place du Repos, après un convoi sous forte escorte et une foule immense.
La nouvelle montre aussi comment l’accusé tente jusqu’au bout de réécrire l’histoire (contester la préméditation, déplacer les responsabilités), et comment la justice, elle, ramène tout au fait brut. C’est l’un des récits les plus « classiques » du recueil, et l’un des plus efficaces.
12) « L’empoisonneuse de la rue Sullivan » – Affaire Désirée Chaslot
Le poison revient, mais sous un angle particulièrement domestique : la maison, l’intendance, les petits produits du quotidien qui deviennent armes. Le récit conduit jusqu’au bagne : Désirée (désignée aussi comme Lallemand dans le texte) est reconnue coupable, et l’on suit ensuite la longue suite des demandes de grâce et remises de peine, jusqu’à la sortie après des décennies d’enfermement.
Ce qui marque, c’est la ténacité narrative : au lieu de s’arrêter au verdict, la nouvelle raconte l’après, l’usure, les présidents qui commuent, réduisent, ou refusent.
On ressort avec une impression rare dans le true crime : le crime n’est pas seulement un « choc », c’est une vie entière fracturée, prolongée, déformée par la peine.
13) « D’étranges coulisses d’assises » – Gachassin-Lafites, Rozier, Raveaud
Dernier texte, et choix malin : au lieu d’un crime précis, cette nouvelle révèle « l’arrière-boutique » du système. On y parle de sessions d’assises, d’acquittements en série, de tensions entre magistrats, de susceptibilités, d’ambition, et d’un pouvoir discret, mais énorme : l’influence.
Le récit explique comment, sous une apparence d’impartialité, un président peut orienter un jury par la formulation, l’ordre, la rhétorique.
Il met aussi en scène le poids social des jurés, la question des « notables », et les chocs d’ego qui peuvent déstabiliser une session entière.
C’est une conclusion brillante, parce qu’elle re-lie tout le recueil : après treize crimes, on comprend mieux l’arène où ces crimes deviennent des histoires officielles.
Ce qui relie vraiment ces nouvelles
Bordeaux comme « capitale dramatique »
À force d’y revenir, Bordeaux cesse d’être un simple lieu : la ville devient une sorte de personnage. On y retrouve la même topographie judiciaire (palais, fort du Hâ), la même curiosité publique, la même tension entre l’intime et le spectacle.
L’exemple le plus saisissant reste Delafet : foule, laissez-passer, rumeurs, montage nocturne de la guillotine… et cette idée historique de « dernière exécution publique » qui donne au récit une aura de fin de monde.
La justice comme deuxième intrigue
Chaque affaire raconte un crime, oui. Mais presque toutes racontent aussi le combat pour nommer le crime : préméditation ou impulsion ? folie ou responsabilité ? preuve scientifique ou intuition sociale ? C’est là que le recueil se distingue d’un simple florilège macabre : la tension ne s’arrête pas au drame, elle se déplace vers l’audience, et parfois vers les décennies qui suivent (grâces, bagne, remises de peine).
Le poison (et ses cousins) comme symbole
Même quand il n’est pas littéral, le poison est partout : dans les rancœurs, les humiliations, les héritages, les dominations. Quand il est littéral, il révèle un thème majeur : la violence peut être « silencieuse », installée dans le quotidien, d’autant plus terrifiante qu’elle épouse les gestes ordinaires. Et c’est précisément ce contraste – le banal qui tue – que le livre exploite très bien.
Ce qui fait la force du livre… et ses petits défis
Ce recueil a une qualité rare : il donne envie tout en restant ancré. On sent le travail de reconstitution, mais il n’écrase jamais le lecteur sous l’archive ; au contraire, il convertit le document en scène, le dossier en récit.
On retient des images (une place, une cellule, une foule), des phrases, des pivots narratifs, et surtout une impression : celle d’avoir voyagé dans une époque où la justice, la morale publique et la science balbutiante se frottaient au pire de l’humain.
Le seul « risque » (qui dépendra du lecteur) tient à la densité des noms, des fonctions, des détails judiciaires : c’est ce qui donne l’authenticité… mais cela peut parfois demander un peu d’attention, comme lorsqu’on suit un procès réel. Cependant, l’auteur compense par une construction très lisible et par un art certain du suspense. En somme, L’huissier diabolique est un livre pour celles et ceux qui aiment les affaires criminelles quand elles racontent plus que le crime : une société, une justice, des mentalités, et ce frisson particulier qui naît quand la porte du quotidien s’ouvre sur l’inavouable – puis se referme sur une salle d’assises. Si vous cherchez un recueil qui se dévore comme une série, mais qui laisse aussi derrière lui des questions (sur la peine, l’influence, la compassion, la preuve), vous êtes exactement au bon endroit.
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