Antoine Groguth père et fils

de Viviane Janouin-Benanti

couverture du livre : Les diaboliques de Waldighoffen

Dans Les Diaboliques de Waldighoffen, Viviane Janouin-Benanti réussit un tour de force rare : transformer une chronique locale – a priori lointaine, presque poussiéreuse – en roman noir vibrant, progressif, et terriblement moderne dans ce qu’il raconte de la prédation, de l’emprise et de la banalité du mal. On entre dans le livre comme on entrouvre une porte par brouillard épais : on ne voit pas à un mètre, mais on sent immédiatement qu’il se passe quelque chose. Le village alsacien de Waldighoffen apparaît d’abord comme une petite communauté à l’échelle humaine, rythmée par l’église, les rumeurs et l’auberge. Pourtant, dès les premières pages, un détail dérange : le puits du curé est souillé à répétition, comme une signature nocturne et lâche, un avertissement.

Le curé Speling, en chaire, fulmine contre « l’illégalité », vise les contrebandiers, et croit frapper juste. Cette tension religieuse et morale n’est pas décorative : elle installe une ambiance de peur diffuse et de surveillance réciproque. Dans ce village où tout se sait, tout se dit… et où l’on ne dit pas tout. Car ceux qui se sentent visés savent riposter. On comprend alors que Waldighoffen n’est pas seulement un lieu, c’est une mécanique : une ville-frontière, un carrefour de passages et de trafics, où le Jura et la Suisse proches offrent l’ombre idéale aux activités nocturnes. Antoine Groguth, figure centrale, incarne cette zone grise : un homme de 34 ans, secret, habitué à partir la nuit à cheval, à revenir chargé, à recevoir des visiteurs encapuchonnés… et à inspirer assez de crainte pour que sa voisine se fasse « muette comme une tombe ».

Le roman brille justement par sa manière de faire monter l’horreur sans la « déclarer » immédiatement. Au début, Groguth n’est pas un meurtrier : c’est un contrebandier redouté, possiblement violent, probablement corrompu, mais encore insaisissable. La narration le suit de près, dans ses préparatifs, sa maîtrise, son audace froide : pleine lune, douaniers, arrangements, signaux dans la nuit… la contrebande devient une scène d’action. Et dans ce décor de forêt et de routes, l’auteur injecte une dimension quasi mythologique – le « tueur de la pleine lune », les superstitions, les morts de douaniers – qui accentue l’atmosphère de menace, comme si le village entier vivait sous une légende noire.

Puis le livre bascule vers ce qui en fait un véritable roman criminel : la stratégie d’emprise. Antoine Groguth n’a pas besoin de poignard au coin d’une ruelle pour faire peur : il a un projet. Son obsession n’est pas l’amour, mais la propriété. Il veut l’auberge – cette auberge qui structure la vie sociale locale, qui brasse de l’argent, qui donne un statut. Pour l’obtenir, il s’intéresse à la famille Eglin : Julie Eglin, la mère vieillissante, et Madeleine, la fille de cinquante ans « restée une enfant », simple d’esprit, attachée à ses oiseaux, ses poupées et son chien. Personne ne veut d’elle, malgré la dot – l’auberge la plus prospère de la région. Julie Eglin, pragmatique, cherche un mari « capable » pour protéger l’avenir de sa fille. Groguth, lui, a un calcul : épouser Madeleine, contrôler l’auberge, puis… se débarrasser de ce qui encombre.

Les scènes de négociation avant le mariage sont parmi les plus révélatrices : elles montrent une société où l’on confond volontiers mariage et transaction, et où l’intimidation remplace l’affection. Groguth impose tout – jusqu’au jour, à l’heure, au maire – dans un bras de fer glaçant. Même la religion, qu’il méprise, devient un obstacle administratif à franchir. Le curé Speling exige confession, préparation, denier du culte ; Groguth accepte en serrant les dents, non par foi, mais par intérêt. Cette partie du roman a quelque chose de grinçant : on rit parfois, mais d’un rire qui se coince, parce qu’on voit se mettre en place le piège.

Une fois le mariage conclu et l’auberge « à portée », l’horreur prend une forme domestique. Le livre de comptes devient une arme. Un jour, après une absence, Groguth entre sans saluer et exige : « Le livre de comptes ! » C’est une scène simple – aucun sang, aucune menace explicite – et pourtant c’est un coup de couteau symbolique : l’auberge n’appartient déjà plus à Julie Eglin, ni même à Madeleine. Elle glisse sous l’autorité froide du gendre.

Le premier crime, lui, survient presque comme un geste « logique » dans l’esprit du prédateur : il faut éliminer l’obstacle le plus solide. Julie Eglin tousse, mais ne meurt pas assez vite. Alors Antoine monte dans sa chambre, et sous prétexte de tapoter l’oreiller, il la prive d’air. C’est un meurtre d’une effrayante banalité, sans éclat, sans témoin, sans cri – exactement le type de crime qui prospère dans les familles et les maisons, là où la confiance est une faiblesse. Le docteur, constatant les poumons « pris », signe le permis d’inhumer. Groguth, comédien parfait, joue le gendre éploré, tient la main de la défunte, prononce les mots attendus… et pense « Et d’une ».

À partir de là, le roman devient une descente méthodique dans l’emprise. Madeleine, déjà vulnérable, est progressivement brisée. Groguth s’en désintéresse, la laisse à sa servante Gisèle Viener qui, elle, la protège autant qu’elle peut. Mais la protection domestique ne fait pas le poids face à la stratégie du maître des lieux. Le livre montre très bien comment un prédateur installe l’idée qu’une victime « ne vaut rien », « prend trop de place », « gêne ». Madeleine comprend sans comprendre : elle sent la menace derrière les phrases banales, elle relie intuitivement la disparition de sa mère à son mari, elle cherche à devenir invisible.

Puis vient l’arme la plus sordide et la plus crédible : l’alcool. Groguth pousse Madeleine à boire, observe sa dégradation, et se réjouit que le village la voie changer : traits bouffis, voix glauque, colères, violence, vaisselle cassée… Il prépare sa réputation posthume : « elle buvait », « elle a dû tomber », « accident », « suicide ». La veille de Noël, il organise même une soirée en invitant des commères, comme pour fabriquer des témoins indirects de la « déchéance » de sa femme. Et l’on comprend, avec un malaise grandissant, qu’il ne cherche pas seulement à tuer : il cherche à être cru innocent.

Le roman, toutefois, ne s’arrête pas à l’histoire d’un seul homme. Son titre – Les Diaboliques – prend tout son sens dans l’élargissement du récit : au fil des années, c’est une constellation de violences, d’opportunismes et de lâchetés qui apparaît. Les morts suspectes s’accumulent, les rumeurs se déplacent, certains ferment les yeux, d’autres préfèrent ne pas savoir. Le livre intègre aussi un contexte historique et social plus large : tensions frontalières, contrebande, et même l’écho d’un pogrom (Durmenach, janvier 1848) qui rappelle que la violence collective peut cohabiter avec les crimes privés, comme si une même brutalité circulait d’un domaine à l’autre.

Le dernier mouvement est celui de la justice – lente, imparfaite, mais inévitable. Un médecin reconnaît « la signature de l’arsenic », alerte le maire, la justice s’en mêle. On exhume, on trouve l’arsenic dans les corps, et même du phosphore. Groguth est arrêté. Au procès, il clame la malveillance, se défend, mais la sentence tombe : condamné à mort pour empoisonnements. Et là, l’histoire bascule une dernière fois dans l’ironie tragique : il ne sera pas guillotiné. Waldighoffen est alors allemande, et le Kaiser Guillaume Ier le gracie, comme il le fait pour d’autres condamnés à mort, geste politique de « bienvenue » de l’Alsace-Lorraine dans le Reich. Cette fin, qui pourrait sembler invraisemblable si elle n’était pas ancrée dans un contexte réel, laisse un goût amer : la justice humaine dépend aussi du calendrier et des frontières.

Ce qui emporte l’adhésion, au-delà de l’intrigue, c’est le style : vivant, concret, « chronique » sans être plat, avec ce sens du détail qui donne l’impression d’habiter le village – d’entendre les pas dans la rue, de sentir la forêt, de voir l’auberge comme un petit monde. Le livre a aussi l’intelligence d’insérer des éléments documentaires (carte des lieux, vues du village, église, etc.) et d’assumer ses sources (archives, journaux, BnF…), ce qui renforce la sensation de vérité et l’étrangeté du « c’était donc possible ».

Au fond, Les Diaboliques de Waldighoffen est un roman sur l’emprise avant d’être un roman sur le meurtre. Il met en scène un homme qui comprend mieux que les autres les mécanismes sociaux : la peur, la réputation, la crédulité, la fatigue des autorités, la tendance collective à préférer une explication simple (« accident », « elle buvait ») plutôt qu’une vérité dérangeante (« il l’a conduite à la mort »). Et c’est ce qui rend la lecture si prenante : on ne veut pas seulement savoir « qui » ou « comment ». On veut voir « jusqu’où » – et à quel moment, enfin, la mécanique se grippe. Si vous cherchez un roman criminel qui ne mise pas sur la surenchère gore mais sur la montée progressive de la menace, la manipulation psychologique, le décor historique et l’ombre des archives, celui-ci est un excellent choix. Il se lit comme un engrenage : on sait que ça va mal finir, mais on tourne les pages pour comprendre comment un village entier peut, si longtemps, laisser faire.



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