13 crimes en Nord–Pas-de-Calais
de Serge Janouin-Benanti

Avec Le confesseur des Boyaux rouges, Serge Janouin-Benanti signe un recueil à part : treize récits autonomes, tirés d’affaires réelles, mais recomposés comme des nouvelles – c’est-à-dire avec une science du découpage, du suspense, des scènes dialoguées et une attention au « vivant » des personnages. L’auteur revendique clairement ce pacte : rester « au plus près de la réalité », tout en reconstruisant littérairement pour maintenir l’intérêt, en variant les points de vue (coupable, victime, auxiliaires de justice), les rythmes et les retours en arrière.
Le résultat se lit comme une traversée du Nord–Pas-de-Calais par ses zones d’ombre : le pays des mines et ses tensions sous l’Occupation, les villes de justice et d’argent, les villages où l’honneur pèse comme une pierre, les routes côtières où la misère et la solitude font dérailler les existences. Mais ce n’est pas un simple « catalogue » macabre. Le livre tient par un fil très solide : la mécanique humaine du crime (désir, peur, vengeance, cupidité, humiliation), et surtout la manière dont la société le juge – parfois avec grandeur, parfois avec aveuglement, parfois avec une froideur administrative qui fait plus peur que le criminel.
Le recueil assume aussi son ancrage documentaire : l’auteur indique s’appuyer sur des sources comme la BnF, des archives départementales et des journaux d’époque.
Cette base factuelle donne une densité particulière : on sent le poids des lieux, des mentalités et du vocabulaire judiciaire. Et c’est précisément là que Serge Janouin-Benanti est le plus convaincant : quand il transforme une chronologie d’archives en dramaturgie, sans « romancer » au point de trahir, mais en faisant entendre la pulsation d’une époque.
Les 13 affaires criminelles, présentées brièvement
1) Oublié de l’Histoire : Valentin Hudziak
Dans le bassin minier sous l’Occupation, Valentin Hudziak, jeune mineur, glisse dans la clandestinité et la lutte armée. L’affaire s’ouvre comme un guet-apens : une rue, une cible, une attente tendue.
Autour de lui, sabotages, traque, solidarité ouvrière – puis la bascule : la mort de Léon Szklarek, condamné pour sabotage industriel, déclenche chez Valentin un désir de vengeance qui va le précipiter vers l’irréparable.
Le livre montre ensuite l’autre violence : celle d’une justice politique (section spéciale), expéditive, sans recours, qui le condamne et le mène à la guillotine en 1943.
2) Détournements à la Société Générale : Albert-Louis Thumerel
Changement d’ambiance, mais pas de noirceur : ici, le crime porte costume et cravate. À Arras, Thumerel apparaît d’abord comme l’employé parfait, celui que la hiérarchie admire, celui qui « fait tourner » l’agence – jusqu’à ce que la façade craque.
Le récit est savoureux parce qu’il joue sur le décalage : discipline, méthode, respectabilité… au service d’un détournement patient et gigantesque, qui met en scène la confiance bancaire comme matière première du délit. La chute est judiciaire : Thumerel est condamné à plusieurs années de prison, à des restitutions et dommages, et l’affaire révèle, en creux, la naïveté de l’institution face à un « modèle » trop bien intégré pour être suspect.
3) N’avouez jamais ! : Raoul Tremblié
Tremblié n’est pas un tueur « impulsif » : c’est un homme d’affaires de l’ombre, mêlé à des trafics, au faux-monnayage et à la contrebande d’or – un criminel de logique, pas de sang… jusqu’au moment où la logique exige un mort.
La nouvelle est un piège : tout tourne autour d’un secret trop lourd, d’une paranoïa qui enfle, et d’un geste de suppression – froid, prémédité, presque « administratif ». Les détails (voyages, complicités, presse, police) donnent un parfum de roman judiciaire avant l’heure. Et le titre devient une ironie tragique : Tremblié avoue, contre toute prudence, et se retrouve condamné à mort… peine finalement commuée en travaux forcés à perpétuité. Il mourra en détention en 1914.
4) La bande d’Audresselles à lui tout seul
Ici, Serge Janouin-Benanti s’amuse (noirement) du vocabulaire : « la bande », alors que tout semble reposer sur un seul homme, Lemettre, dont la trajectoire fait l’effet d’une série.
Meurtres, agressions, vols : le récit accumule les faits comme une marée qui monte, jusqu’à l’inévitable arrestation. Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la brutalité, c’est la manière dont un territoire rural et côtier, ses rumeurs, ses peurs et ses silences, deviennent presque des personnages. La justice, elle, finit par trancher net : la guillotine à Boulogne en 1872.
5) Les amants du petit pont de Vedringhem
Une affaire de passion, d’honneur, de réputation – ces explosifs lents des campagnes. Héloïse Marillon, veuve, se retrouve au cœur d’un drame où les relations, les attentes sociales et les regards du village comptent autant que les preuves matérielles.
La nouvelle a quelque chose de cruel : elle montre comment l’amour clandestin, loin d’être romanesque, devient un piège moral, où chacun se débat pour sauver sa place, sa dignité, ou simplement sa peau. Le petit pont, décor presque innocent, devient une scène de bascule. Le procès, lui, révèle une justice attentive aux mœurs autant qu’aux faits – et c’est ce frottement (entre intime et tribunal) qui donne au récit sa tension particulière.
6) Passion irrésistible : Bruno Lesecq et Augustine Defrance
Tout le monde croit connaître les crimes passionnels ; cette nouvelle rappelle qu’ils sont souvent des crimes d’emprise, de déséquilibre et de fatalité sociale. Bruno Lesecq et Augustine Defrance forment un duo où la passion n’est pas un feu d’artifice, mais un incendie qui se propage : jalousie, obsession, pulsions, puis passage à l’acte.
Serge Janouin-Benanti dose bien l’horreur : il ne cherche pas le sensationnel, mais la logique interne des personnages, ce moment où l’on comprend (sans excuser) comment le « non » de la réalité déclenche le « oui » du crime. La sanction est à la hauteur du désastre : travaux forcés à perpétuité.
7) L’aspirant docteur Godart
Une affaire qui glace parce qu’elle touche au prestige : la blouse, le savoir, l’idée de vocation. Godart, « aspirant docteur », porte un statut, une promesse sociale – et c’est précisément ce qui rend la chute plus brutale.
Le récit insiste sur l’engrenage : mensonges, manipulations, opportunisme, et finalement violence. La justice du XIXᵉ siècle apparaît dans sa théâtralité : enquête, assises, verdict, et ce moment final où la peine devient spectacle public. Godart finira guillotiné en 1874, après un parcours où l’ambition dévorante se retourne en condamnation totale.
8) Le corps de Théodore
On est ici dans une tragédie domestique, presque étouffante. Le récit tourne autour de Catherine Hennebois et de Théodore Dehée : un couple, un quotidien, puis l’irruption d’un drame que la communauté doit nommer, expliquer, juger.
Le titre – Le corps de Théodore – dit bien l’enjeu : un corps comme preuve, comme scandale, comme point fixe autour duquel s’organisent versions, soupçons, et stratégie de survie. Serge Janouin-Benanti sait faire sentir la lenteur des procédures et la violence morale d’un dossier où la vérité n’est pas seulement dans l’acte, mais dans ce qu’il révèle de la maison, du couple, des rapports de force. La décision judiciaire tombe comme un couperet symbolique, après une montée d’indices et de contradictions.
9) Le coquetier d’Œuf
Une nouvelle presque « enquête », avec une étrangeté tenace : un meurtre (celui de Brillois) qui laisse derrière lui des pistes, des personnages et des soupçons… mais pas la satisfaction nette d’un coupable enfin désigné.
Hurtrel est jugé, mais acquitté ; l’assassin, lui, demeure inconnu.
C’est l’un des récits les plus frustrants – et donc, paradoxalement, l’un des plus vrais. Parce qu’il rappelle une évidence que les fictions policières gomment : la justice ne « résout » pas toujours, elle tranche avec ce qu’elle a, et parfois elle ne peut pas. Le lecteur reste avec cette impression de vide, de fatalité, et ce malaise persistant : et si la vérité, simplement, s’était dissoute dans la poussière des jours ?
10) Le confesseur des Boyaux rouges : Maximilien-Napoléon Longuet
La nouvelle-titre concentre beaucoup des forces du recueil : atmosphère, religion, culpabilité, violence sociale et théâtre judiciaire. On y suit Maximilien-Napoléon Longuet, figure de criminel endurci, dont l’existence croise celle de prêtres – le « confesseur » devient alors un dispositif dramatique : la parole face au mal, la morale face au fait, la confession face à la preuve.
Serge Janouin-Benanti joue finement du contraste entre les cadres (église, rue, tribunal) et fait sentir le poids du Nord industriel et populaire, où les surnoms (« Boyaux rouges ») deviennent des marques d’appartenance autant que des stigmates. Le récit avance comme une marche vers l’inévitable : Longuet sera condamné à mort et guillotiné, mais non sans avoir fait apparaître, avant la fin, tout un monde de misères et de silences.
11) DRAME HORRIBLE : roman
Titre de « une de journal », et c’est exactement l’effet produit : l’affaire se lit comme une chronique sensationnaliste… mais reconstituée avec assez de chair pour dépasser le fait-divers. Deux cousins, Henri et Clément Muchembled, enlèvent et tuent une fillette, Maria, en 1910 : violence absolue, et surtout violence incompréhensible pour la communauté.
La nouvelle montre aussi la fabrication du récit public : comment le drame devient « roman » dans la bouche des autres, comment l’horreur se raconte pour être supportable, et comment la justice répond à l’émotion collective. Les procès et condamnations fixent une vérité juridique, mais le texte laisse une autre question ouverte : qu’est-ce qu’une société fait de ses monstres – et qu’est-ce qu’elle cache derrière le mot « monstre » ?
12) Le voleur de figues : Louis Carpentier
Un bandit « local », presque aimé : Louis Carpentier a des allures de Robin des bois aux yeux de certains, ce qui rend son cas passionnant.
Le récit met en scène la fracture entre justice et popularité : d’un côté, un homme multirécidiviste dont on veut se débarrasser ; de l’autre, un soutien diffus, nourri par la pauvreté, les rancœurs et une forme de fascination. La fin est d’une dureté administrative : la Guyane, la « guillotine lente », et l’oubli. Carpentier mourra aux îles du Salut en 1908.
Ce texte est l’un des plus sociaux du recueil : il parle de peine, de classe, et de ce que « punir » veut dire quand l’espoir a déjà déserté.
13) Le bigame bilingue : Jean-Baptiste Leduc
Dernière nouvelle, et peut-être la plus tragiquement intime. Jean-Baptiste Leduc est bigame : il a menti, fui, changé de vie, abandonné – et sa langue (son « bilinguisme ») devient un symbole, comme si le personnage vivait en permanence sur deux rives.
Le récit commence sur un bateau, avec deux enfants, et une promesse de retour qui sent déjà la catastrophe.
Puis vient l’horreur : les corps retrouvés, l’enquête, les mensonges, l’aveu arraché, et le procès pour double infanticide.
Le texte montre aussi la complexité (rare) d’un dossier où même certains acteurs judiciaires doutent du sens de la peine suprême – sans que cela suffise à sauver l’homme.
Ce qui relie ces nouvelles
Le lien le plus évident, c’est la géographie : le Nord–Pas-de-Calais n’est pas un décor interchangeable. Le livre fait sentir un territoire de travail rude (la mine), de frontières (côte, passages), de circulation (ports, voies ferrées), où les existences sont souvent suspendues à une paie, une rumeur, une réputation. Et quand le crime survient, il surgit rarement « de nulle part » : il est accroché à des conditions de vie, à des humiliations, à des hiérarchies (le porion, le notable, le patron, le mari, le juge).
Le second lien, plus profond, c’est la question de la justice – non pas comme idée abstraite, mais comme machine humaine. On traverse des tribunaux, des assises, des prisons, des verdicts qui apaisent ou qui laissent un malaise (comme dans Le coquetier d’Œuf). On voit aussi le pouvoir de l’époque sur la justice, de façon frontale avec la section spéciale sous Vichy : là, le tribunal devient instrument, et le texte prend une dimension politique rare dans un recueil de faits-divers.
Enfin, il y a un fil émotionnel : le livre ne cherche pas à faire « aimer » des criminels, mais à faire comprendre comment le crime s’insinue dans des vies ordinaires ou marginales. Chez Serge Janouin-Benanti, le passage à l’acte est souvent l’aboutissement d’une trajectoire : obsession, ambition, peur d’être démasqué, solitude, dévotion, vengeance. Cela donne une unité de ton : sombre, mais jamais purement voyeuriste.
Style, rythme, et plaisir de lecture
La grande réussite du recueil, c’est son équilibre entre exactitude et narration. L’auteur ne se contente pas d’aligner des faits : il fabrique des scènes, fait parler les personnages, met en place des attentes, joue sur l’ironie tragique (on sait souvent que ça finira mal, mais on espère quand même un déraillement du destin). Et il le fait en assumant sa méthode : artifices de composition, immersion psychologique, liaisons inventées entre épisodes réels – tout cela revendiqué comme moyen de rendre la réalité lisible, sensible, mémorable.
L’autre qualité, c’est la variété : affaires financières, crimes passionnels, meurtres d’enfants, banditisme, énigmes irrésolues, justice politique. La composition évite la monotonie et maintient une tension continue. Même quand on « connaît » le type d’affaire, on ne connaît pas sa couleur locale, ni la manière dont elle va se refermer.
Pourquoi ce livre donne envie d’aller au bout
Parce qu’il offre deux plaisirs en un : celui du fait-divers (le mystère, l’enquête, le procès), et celui du récit historique (les mentalités, les institutions, la vie quotidienne). Et parce qu’il rappelle, sans lourdeur, une vérité fascinante : le crime est un miroir. Il révèle une époque autant qu’un individu. Si vous aimez les récits criminels « vrais », mais que vous voulez plus qu’un résumé Wikipédia ou qu’un dossier froid, Le confesseur des Boyaux rouges est une excellente porte d’entrée. C’est un livre qui se dévore comme un polar – et qui, une fois refermé, laisse une impression plus durable : celle d’avoir traversé treize éclats de vie, treize tragédies humaines, et treize façons, parfois terribles, de voir une société juger les siens.
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