de Maroussia Vassanaïev

Couverture du livre : Adieu Loubianka !

Une plongée romanesque dans la machine soviétique

Avec Adieu Loubianka !, Maroussia Vassanaïev propose un roman historique âpre, très narratif, qui s’ouvre sur une scène presque chaleureuse – un repas entre voisins, des champignons, un poulet Stroganoff – pour basculer, en quelques pages, dans le cauchemar administratif et carcéral de l’URSS naissante. Le livre nous emmène à Oulianovsk, ville natale de Lénine, puis à Moscou, dans l’ombre de la Guépéou et de la Loubianka, « mot maudit » qu’on prononce en baissant les yeux.

On nous annonce d’emblée la tonalité : le roman « plonge dans l’URSS des années 20” et suit la vie du « petit peuple » bouleversée par des disparitions.

Et c’est exactement la force du livre : raconter la grande Histoire par la chair, par des existences ordinaires, en montrant comment un régime peut transformer une querelle locale, une rancune personnelle ou un soupçon idéologique en condamnation irréversible.

De quoi parle le roman ? (Résumé sans « tout » révéler, mais avec la direction de l’intrigue)

Au départ, ils sont cinq, camarades de travail au kolkhoze « L’Étincelle de Lénine » : Mira Saïapina, femme âgée, dure à la tâche et éprise de liberté ; Agata Vikht, institutrice ; Moshé Levinovitch, facteur et père de jumelles ; Vassili Vassanaïev, boulanger solide mais marqué par la guerre ; Sergueï Starostine, homme plus secret, hanté par des drames familiaux.

Tout semble tenir dans un fragile équilibre : on travaille pour l’État, on bricole un lopin de terre pour survivre, on se serre les coudes.

Puis survient l’événement déclencheur : une scène de fête au kolkhoze tourne à la honte et à la colère. Le président local, Iakov Sintchouk, est accusé d’avoir voulu « pervertir des enfants » – les jumelles de Moshé – et se retrouve humilié, conspué, jusqu’à recevoir au visage le crachat de l’homme qu’il va bientôt faire tomber.

Le roman montre alors quelque chose d’effrayant parce que plausible : il ne faut pas un grand complot pour broyer des vies, parfois un seul homme bien placé suffit. Sintchouk se referme, rejoint un responsable du parti, et « ce soir-là, le sort de cinq kolkozniks fut scellé. »

Trois jours plus tard, à l’aube, la police frappe : « Debout ! » « Inutile d’emporter quoi que ce soit où tu vas ». Les cinq sont arrêtés sans explication, jetés dans un camion, puis roulent vers Moscou.

Sur la route, ils devinent sans comprendre ; ils prononcent un nom, « Sintchouk », et s’accrochent à une illusion : Kalinine, le président de l’Union soviétique, va forcément éclaircir l’erreur.

Cette croyance (qu’il existe « au sommet » un recours juste) est l’un des ressorts les plus douloureux du roman : elle tient lieu de dernier rempart psychologique… avant de s’effondrer.

Arrivés à la Loubianka, ils sont séparés immédiatement, chacun vers sa cellule, propre et blanche « comme une chambre d’hôpital », mais avec une fenêtre barricadée : un tombeau impeccable.

À partir de là, le livre devient une alternance de points de vue, d’interrogatoires et de retours en arrière. Chacun des cinq prisonniers se met à revisiter sa vie : ses convictions, ses fautes, ses secrets, ses renoncements. Et la Loubianka, elle, fonctionne comme une usine : isoler, désorienter, répéter les questions, pousser à la rupture.

Sans dévoiler chaque étape, on peut dire que le roman suit une pente tragique. Sergueï, rongé par la colère et la folie que produit l’enfermement, finit par tenter l’irréparable : il bondit sur l’inquisiteur pour le tuer, mais un garde tire ; Sergueï meurt en murmurant le prénom de son fils.

Mira, jugée dangereuse par une logique idéologique délirante, est condamnée sans procès véritable : un cadre zélé la désigne « bundiste », décide qu’il faut « s’en débarrasser », et elle est fusillée après un dernier cri – « Pourquoi ? »

Moshé, lui, est pris au piège d’un marché empoisonné : la liberté contre de « petits aveux ». Il signe, croyant acheter la sortie… mais on referme le dossier et un ordre tombe : convoi vers la Sibérie, goulag 61.

Agata, enfin, incarne la destruction intérieure : interrogatoires absurdes, répétitifs, perte de repères, jusqu’à une cassure mentale décrite comme une fuite de l’esprit hors du lieu.

Et puis il y a Vassili, personnage pivot, à la fois victime et homme chargé d’un passé lourd. Son arc narratif contient l’un des rares moments d’action « physique » du roman : profitant d’un relâchement, il neutralise un geôlier, prend l’inquisiteur en otage et s’échappe.

Dans le dernier chapitre, il respire enfin dehors, caché chez des cousins à Moscou, mais cette liberté a le goût amer de la solitude et de la culpabilité : il n’a prévenu personne, pense à sa femme et à sa fille, et surtout à ceux restés « dedans ».

Une galerie de personnages : ni héros de marbre, ni simples victimes

Le roman réussit quelque chose d’important : il ne sanctifie pas ses personnages. Tous ont des zones d’ombre, des contradictions, parfois des fautes. Vassili, par exemple, n’est pas seulement un boulanger arrêté « par erreur » : ses souvenirs ressurgissent, et l’on comprend qu’il porte un secret lié à la violence révolutionnaire, à la mort d’un noble, Boris Viazemski.

Cette complexité évite le manichéisme et rend la tragédie plus glaçante : même quand l’État est injuste, la vie des individus n’est jamais propre, jamais simple – et la machine répressive se nourrit précisément de cette complexité, qu’elle découpe en « dossiers » et en « aveux ».

Moshé, lui, est l’un des personnages les plus touchants : père aimant, homme du quotidien, il tente de comprendre à quel moment il a « dérapé » politiquement, et son dilemme moral (signer, mentir, se salir pour revoir ses filles) est raconté de l’intérieur, sans jugement facile.

Sergueï, ancien pope clandestin, montre la façon dont l’oppression peut fabriquer une violence qu’on croyait impossible : « ce système terrifiant » fait d’un homme « droit » un assassin.

Quant à Agata, son itinéraire est particulièrement cruel parce qu’elle a grandi avec l’idéal communiste (son père imprimait des tracts sous le tsar), et la voilà dévorée par un régime auquel elle a cru.

La Loubianka comme personnage : blancheur, silence, répétition

Le décor central du roman n’est pas seulement un lieu ; c’est un mécanisme. La Loubianka est décrite par contrastes : d’un côté, la propreté clinique, la blancheur, l’ordre ; de l’autre, l’étouffement, l’inhumanité, l’absence de bruit « même les mouches ne se posent pas ».

La répétition y est une arme : mêmes questions, mêmes rituels, mêmes silences. Chez Agata, l’inquisiteur répète mot pour mot son questionnaire (« Êtes-vous bien traitée ? Mangez-vous à votre faim ? »), comme si l’absurde devait la faire craquer.

Cette écriture de l’enfermement est efficace parce qu’elle est très sensorielle. Au début, tout passe par la nourriture, les odeurs, les gestes simples ; ensuite, l’absence d’odeur devient un symptôme (« Ça ne sent rien ici… Ça pue. »)

Comme lecteur, on ressent la bascule : on quitte le monde vivant pour entrer dans un espace où l’on « bâillonne sans bâillon ».

Un roman qui se lit vite, mais ne se digère pas si facilement

Malgré son sujet sombre, Adieu Loubianka ! est construit comme un récit prenant : chapitres courts, alternance de points de vue, tension régulière. Il y a une dimension presque « thriller historique » dans la mécanique des disparitions, puis dans l’attente de l’interrogatoire, puis dans certains retournements (l’évasion, les décisions brutales, les « marchés » administratifs).

Mais ce n’est pas un divertissement : plusieurs scènes sont dures, parfois insoutenables (violences carcérales, effondrement psychique, abus). La détresse d’Agata, notamment, est racontée avec une frontalité qui peut choquer.

C’est aussi, paradoxalement, ce qui donne au roman sa puissance : il ne « jolie » pas la répression, il ne l’esthétise pas. Il montre ce que la violence institutionnelle fait aux corps et aux esprits – et comment elle atteint aussi les familles laissées dehors, comme le père d’Agata, qui cherche, interroge les voisins, va à la police, sans imaginer la vérité.

Ce que le livre dit, au fond : la peur comme ciment d’un monde

Le grand thème du roman, c’est la peur. Peur individuelle, peur collective, peur diffuse qui empêche même de poser des questions. Les voisins baissent la voix, les policiers minimisent, les proches tournent en rond, parce que nommer le danger, c’est déjà risquer d’être désigné.

Et ce qui est le plus tragique, c’est que la peur n’empêche pas seulement de lutter : elle transforme les gens. Elle pousse Sergueï à la violence, elle pousse Moshé à signer, elle pousse Agata vers le délire, elle pousse Vassili à la fuite et au silence, même vis-à-vis des siens.

Le roman évoque aussi un autre motif, plus intime : la honte et la culpabilité. Beaucoup de personnages se reprochent quelque chose – d’avoir cru, d’avoir participé, d’avoir laissé faire, d’avoir fermé les yeux. Vassili, en particulier, porte le poids d’une époque où « tuer était tellement facile » et où l’ivresse idéologique a remplacé la morale.

Cette dimension donne au récit une profondeur morale : la terreur d’État n’est pas seulement un « méchant » extérieur, c’est un système qui se branche sur les fragilités humaines.

Style et limites : une écriture directe, parfois martelée

L’écriture de Maroussia Vassanaïev est accessible, souvent orale, privilégiant l’élan et la sensation plutôt que la recherche stylistique. Cette simplicité sert bien le projet : on lit vite, on voit les scènes, on entend les voix intérieures. Les retours en arrière — sur la révolution, la guerre, les engagements – enrichissent le portrait des personnages sans transformer le roman en leçon d’histoire.

On peut toutefois sentir, par moments, une insistance appuyée : la répétition des effets (silence, blancheur, questions, peur) est cohérente avec le sujet, mais elle peut donner une impression de martèlement. Et certains personnages secondaires (les cadres, les geôliers) sont dépeints avec une noirceur très uniforme, ce qui renforce l’indignation du lecteur, mais réduit parfois la complexité des « exécutants ». Cela dit, le roman n’a pas pour ambition de réhabiliter les rouages ; il veut faire ressentir l’écrasement, et sur ce plan il réussit.

Pourquoi ce roman donne envie de lire (et à qui le recommander)

On ressort de Adieu Loubianka ! avec l’impression d’avoir côtoyé des vies : pas des symboles, des gens. Le livre se lit comme une histoire – avec des personnages, des scènes fortes, une montée dramatique – mais il laisse une empreinte de réflexion : qu’est-ce qui fait tenir quelqu’un quand tout s’écroule ? À quel moment une conviction devient-elle un piège ? Que vaut la vérité quand l’État exige une confession, pas un fait ?

Je le recommanderais à celles et ceux qui aiment :

  • les romans historiques centrés sur des destins individuels plutôt que sur les « grands hommes » ;
  • les récits d’enfermement et de survie psychologique ;
  • les histoires où l’amitié et la solidarité sont testées par l’arbitraire.

À noter : c’est un roman dur, avec des scènes de violence et d’abus ; mieux vaut le savoir avant de s’y plonger.

Enfin, un détail qui compte si vous craignez d’arriver « en cours de route » : le livre fait partie d’une saga, mais il peut se lire indépendamment.

Adieu Loubianka ! est donc une porte d’entrée idéale : un volume autonome, une histoire complète, un choc romanesque qui donne envie – ensuite – de retrouver l’univers et la lignée des Vassanaïev dans les autres volets. Si je devais résumer l’expérience de lecture en une phrase : c’est un roman qui commence par le parfum des champignons et finit par l’air froid d’une rive moscovite – avec, entre les deux, la démonstration implacable qu’un « mot maudit » peut avaler des existences entières.



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