1914-1919
de Serge Janouin-Benanti

Il existe mille façons de raconter la Grande Guerre. La plupart commencent dans la boue des tranchées, au fracas des canons, au milieu des silhouettes cassées et des cris qu’on n’oublie pas. Serge Janouin-Benanti choisit un autre point de départ, plus rare et, paradoxalement, plus saisissant : l’avant. La vie encore pleine, le village encore debout, les certitudes encore tièdes. Et ce basculement imperceptible – puis brutal – qui transforme un garçon du Poitou en soldat, puis en prisonnier, puis en survivant revenu chez lui avec une guerre impossible à raconter.
Sous-titré 1914-1919, le roman déroule, avec une précision de chronique et une intensité profondément humaine, l’itinéraire de Fernand, jeune homme de Breloux-La-Crèche, en terre protestante, curieux du monde, lecteur de journaux, sensible aux idées de Jaurès et aux tensions qui montent dans l’Europe de l’été 1914.
Le livre annonce d’emblée sa démarche : « Ce roman s’inspire de faits réels » et s’appuie sur un socle documentaire impressionnant (journaux et carnets de Fernand, archives, fonds familiaux, SHD, BnF, etc.).
Mais l’ambition n’est pas de faire un simple montage d’archives : c’est de faire ressentir – au plus près – comment la guerre s’insinue dans la vie quotidienne, broie les corps et, plus durablement encore, abîme la mémoire.
Un roman en quatre temps : voir, partir, tenir, revenir
La structure du livre est limpide et efficace. La table des matières balise un trajet presque cinématographique : I. L’observateur, II. Le soldat, III. Le prisonnier, puis les chapitres de retour, de fin du temps militaire et de bilan.
Cette progression donne au récit un souffle particulier : on ne suit pas seulement un combattant, mais un homme complet, avec son village, ses proches, ses amitiés, ses idées politiques, ses rêves, ses maladresses – bref, une vie avant l’Histoire.
1) L’observateur : l’été 1914, ou la guerre qui approche sans qu’on la voie
Le roman s’ouvre sur une scène presque anodine, qui a pourtant la force d’un symbole : Fernand, avec des camarades, attend sur un quai de gare en juillet 1914… dans l’espoir de voir passer Jean Jaurès.
L’épisode dit tout : la curiosité politique, l’admiration pour une figure pacifiste, mais aussi l’impression que quelque chose se prépare, que le pays retient son souffle. Le livre installe alors un décor social très vivant : la commune « résolument républicaine et de gauche », la culture protestante qui valorise la liberté de conscience, et les débats – parfois rugueux – face à une opinion « farouchement anti-allemande ».
Ce début est l’un des grands atouts du roman : on y sent la France provinciale, ses habitudes, ses conversations, ses peurs. On y voit aussi comment l’information circule : par les journaux, les lettres de soldats, les rumeurs, les arrivées de convois de blessés à Niort et Saint-Maixent, qui rendent soudain la guerre concrète.
Puis vient l’heure de vérité : l’ordre de mobilisation générale, lu au temple, devant une foule muette, secouée d’un rire nerveux à la moindre maladresse, comme si l’esprit cherchait déjà une issue.
La scène est remarquablement écrite parce qu’elle ne « surjoue » pas l’émotion : elle la laisse monter d’elle-même, dans les détails, dans les silences, dans les regards. À la gare, l’enthousiasme patriotique des chants se mêle aux larmes des mères ; Fernand confie qu’il perd alors ses sentiments pacifistes : la guerre est là, il faut la gagner.
Dans cette première partie, le roman ne se réduit pas au contexte politique : il y a aussi une veine plus intime, presque romanesque au sens classique, avec le souvenir d’Émilienne, rencontrée lors de la cavalcade et du bal de Pâques, vision douce d’un monde encore léger, avant que tout se referme.
Ces touches sentimentales ne sont pas décoratives : elles rappellent ce que la guerre interrompt – les possibles, les élans, les commencements.
2) Le soldat : l’apprentissage de la guerre, entre illusion et mécanisme
Quand Fernand rejoint la caserne Desjardins à Angers, il entre dans une autre planète : la grande ville, l’organisation militaire, le brassage social des appelés venus de partout.
Le roman réussit là où beaucoup échouent : rendre l’instruction militaire intéressante, non comme un inventaire technique, mais comme une fabrique d’hommes, une machine à transformer le civil en instrument d’assaut.
Une séquence frappe particulièrement : les exercices « réalistes » de prise de tranchées, avec mannequins, tirs à blanc, progression par bonds et attaque à la baïonnette. À la fin, les recrues ont « vraiment l’impression d’une victoire », comme si la guerre pouvait se résumer à une chorégraphie maîtrisée.
Cette scène, en creux, prépare l’écart terrible entre le discours (vaincre, avancer) et le réel (tenir, survivre, ramasser les morceaux).
Quand le régiment part vers le front en 1915, le récit s’ouvre alors sur l’Artois. Les déplacements, les gares, les cantonnements, les territoires détruits donnent au lecteur une sensation d’engrenage : on s’approche, inexorablement, du point où la vie bascule définitivement.
La guerre n’est pas seulement une bataille : c’est un système logistique, un rythme, une fatigue qui s’accumule.
3) Artois, Loos, Notre-Dame-de-Lorette : le quotidien des tranchées
Le roman décrit la vie des hommes au front sans chercher l’effet gratuit. Il y a la boue, les tranchées embourbées, les villages détruits, les positions autour de Loos-en-Gohelle et du secteur de Notre-Dame-de-Lorette. Le texte est appuyé par des cartes et documents visuels, qui ancrent le récit dans une géographie précise.
Et puis, il y a ces moments inattendus, presque lumineux, qui font d’autant plus mal parce qu’ils montrent que les soldats restent des êtres humains : le repos à Berck, l’accueil des habitants, les billets de logement, l’hôtel où Fernand et son escouade dorment, la chaleur d’un café après des marches harassantes dans la neige.
L’auteur a l’intelligence de ne pas opposer de façon simpliste « front horrible / arrière paisible » : Berck est un répit, oui, mais déjà traversé par la discipline, les rumeurs, et même l’ombre des condamnations pour désertion.
Dans cette partie, l’une des forces majeures du livre est la galerie de camarades – parfois esquissés en quelques lignes, parfois développés. On comprend ce que signifie une guerre de masse : des centaines de noms, des destins anonymes, et pourtant des visages. Les discussions, les origines sociales, les convictions politiques (socialisme, anarchisme, patriotisme), tout cela circule dans la chambrée comme une seconde guerre, intérieure.
4) Verdun, cote 304 : le point de rupture
Arrive Verdun, et avec lui une bascule de tonalité. Le récit devient plus minéral, plus écrasé, comme si l’air lui-même avait changé. Fernand raconte l’approche du secteur, la pluie, la boue, les obus d’un calibre qu’il n’avait jamais vu, et cette prise de conscience glacée : devant, c’est la cote 304, à défendre coûte que coûte.
Le roman est renforcé ici par des éléments documentaires impressionnants : vues panoramiques, repérage des batteries allemandes, rappel de la concentration d’artillerie lourde, et surtout un bilan de pertes qui cloue le lecteur – tués, blessés, disparus, unités anéanties, hommes ensevelis sous le bombardement « presque continu ».
On comprend alors ce que le livre veut dire quand il parle de « tenir une position dans un trou d’obus » : ce n’est pas une image, c’est une réalité brutale.
C’est aussi là que la guerre révèle les hommes. Non pas en héros d’affiche, mais en individus confrontés à la limite : continuer malgré l’instinct qui hurle de fuir, obéir, se relever, avancer ou rester, survivre quand d’autres disparaissent.
5) Le prisonnier : l’autre guerre, celle de la captivité
La captivité occupe une large part du roman – et c’est l’un de ses aspects les plus originaux. Après la capture, Fernand décrit la vie dans les camps et les kommandos : Romagne, Darmstadt, Mannheim, Hausen am Andelsbach, Heuberg, Melchingen…
Dès Romagne, le ton est donné : les souffrances physiques de la bataille s’arrêtent, mais les souffrances morales commencent ; humiliations, haine des gardiens « en repos du front », nourriture infecte, travail forcé.
Ce qui frappe, c’est la variété de la captivité. Le roman ne la résume pas à une seule couleur. Dans certains lieux, la brutalité domine ; dans d’autres, on trouve des marges de respiration, une routine, parfois même des rencontres humaines ambiguës. À Mannheim, Fernand observe la ville, ses trams, ses ponts, ses usines : regard étonné d’un homme arraché à son monde rural, qui continue malgré tout à voir.
À Hausen, on le place dans une ferme ; il reçoit des colis, tient grâce à ces envois, et l’on découvre une micro-guerre absurde : la censure allemande confisque le lard parce qu’il porte un drapeau français, et Fernand doit payer des amendes qui ruinent ses économies.
Cet épisode est typique du livre : la Grande Histoire passe par un détail concret, presque trivial, mais qui dit l’humiliation quotidienne mieux qu’un grand discours.
L’auteur rend aussi la résistance des prisonniers tangible : les anecdotes, l’apprentissage de l’allemand, la lecture, les petites stratégies pour tenir. Fernand achète un dictionnaire, déchiffre la langue, progresse – comme si apprendre restait une façon de ne pas se laisser réduire.
Et puis, au bout de ces années, il y a le retour, décrit avec une intensité calme : attendre un train « sans avoir la peur au ventre » pour la première fois depuis quatre ans, faire ses adieux à la ferme allemande, entendre un « Vergiss uns nicht » qui résonne comme une ironie tragique – ne pas oublier, alors que tout le livre parle précisément de mémoire.
6) Revenir vivant : le silence, le décompte, l’après-guerre
La fin du roman évite le piège du « happy end ». Fernand rentre, oui, mais il rentre avec quelque chose d’intransportable : la guerre dans la tête. La démobilisation arrive en septembre 1919, après des formalités, une dernière visite médicale, et une fatigue immense.
Et surtout, il y a ce passage essentiel : à la maison, on ne parle pas de la guerre. Fernand ne veut pas, il renonce vite, parce que « personne ne pouvait comprendre ».
Cette vérité-là – la solitude du survivant – est peut-être la plus universelle du livre. L’auteur montre aussi l’autre solitude : celle des familles endeuillées, dont les regards rendent presque coupable celui qui revient vivant.
Vient alors le « Décompte », une litanie de noms et de morts, classés par batailles, comme si le village entier était devenu une carte de cimetières.
C’est un moment rude, presque documentaire, mais nécessaire : il transforme la guerre en pertes concrètes, en vies interrompues, en parents qui attendent encore un disparu qu’on ne retrouvera pas.
Enfin, l’épilogue ouvre sur la longue durée : la vie d’après, le sentiment d’avoir été vite oublié, l’idée que la Nation honore mal ses prisonniers, et même un écho au XXe siècle qui continue (allusions à l’Occupation, à 1945, au retour ponctuel de la mémoire lors d’un cinquantenaire).
Le roman se referme sur un constat sans amertume affichée mais implacable : on oublie vite les sacrifices, et ceux qui ont tenu – à l’avant comme en captivité – restent souvent seuls avec leurs souvenirs.
Une écriture de la proximité : la guerre au ras du sol
Le style du livre est une réussite singulière. Il ne cherche pas la phrase « littéraire » à tout prix ; il privilégie la voix : celle d’un homme qui raconte, note, décrit, se souvient. Cette écriture « au ras du vécu » donne une authenticité puissante, d’autant qu’elle s’appuie sur des carnets et journaux réels.
La précision est partout : dates, lieux, itinéraires, postes, grades, noms de villages, rythmes de marche, sensations météo. Cela peut impressionner – le livre est dense – mais cette densité est cohérente : elle reproduit l’expérience de la guerre comme accumulation, comme durée, comme fatigue qui ne finit pas.
Et l’auteur sait aussi ménager des scènes très incarnées :
- l’arrivée à Angers et la découverte du tramway, étonnement presque enfantin qui fait sourire avant de faire mal ;
- l’accueil chaleureux des habitants de Berck ;
- le vertige des obus près d’Esnes et du Mort-Homme ;
- ou encore les petits drames absurdes de la censure sur des colis familiaux.
Un roman historique… mais surtout un roman humain
Ce qui rend Fernand s’en va en guerre particulièrement attachant, c’est qu’il ne se contente pas d’aligner des événements. Il raconte une transformation.
- Transformation politique : le jeune homme sensible au pacifisme de Jaurès bascule, comme tant d’autres, dans l’Union sacrée, non par fanatisme, mais par résignation et désir d’en finir vite.
- Transformation sociale : le monde rural de Breloux-La-Crèche, ses clivages religieux et sa culture protestante, se frotte à la modernité brutale (mobilisation, réquisitions, censure, industrialisation de la guerre).
- Transformation intime : les souvenirs d’Émilienne, les amitiés, la camaraderie, puis la disparition des proches, la liste des morts, le silence du retour.
Le roman réussit à être à la fois une fresque et un portrait. Il donne envie de tourner les pages parce qu’il y a une tension permanente : non pas « que va-t-il se passer dans l’Histoire ? » (on le sait), mais que va devenir Fernand, intérieurement, au fil de ce qu’il traverse.
Ce que le livre apporte (et à qui il parlera)
Si vous cherchez un roman « à thèse », très démonstratif, ce n’est pas exactement cela – même si les discussions sur la presse, la propagande, les convictions politiques existent bel et bien et nourrissent le récit.
Ici, la force vient surtout de la continuité du vécu et de l’ampleur du panorama, de juillet 1914 jusqu’à la démobilisation en 1919.
Le livre parlera particulièrement :
- aux lecteurs de romans historiques qui aiment quand les lieux et les dates « sonnent vrai » (cartes, documents, photos viennent régulièrement soutenir le récit) ;
- à ceux qui s’intéressent à la Grande Guerre au-delà des tranchées (le Poitou à l’arrière, la sociologie d’un village, l’onde de choc sur les familles) ;
- à ceux qui veulent comprendre la captivité en Allemagne, trop souvent réduite à une note de bas de page dans les récits de 14-18.
On peut, bien sûr, relever une limite : l’abondance de noms, de détails, de trajectoires peut parfois donner le tournis. Mais c’est aussi la signature du livre : la guerre comme multitude, comme somme d’existences, comme archive vivante.
Pourquoi ce roman donne envie d’être lu
Parce qu’il fait ce que les meilleurs récits de guerre parviennent rarement à faire : il redonne une peau et une voix à un soldat parmi des millions. Il ne transforme pas Fernand en héros mythologique, ni en simple victime. Il en fait un homme : observateur, soldat, prisonnier, puis citoyen revenu au pays – et qui découvre que survivre est une autre bataille.
Et quand on referme le livre, on garde quelque chose de très net : la sensation d’avoir traversé la guerre non comme une leçon d’histoire, mais comme une expérience humaine – faite de peur, de camaraderie, d’absurde, de ténacité, et, surtout, de mémoire difficile. C’est un roman dense, généreux, profondément documenté et profondément sensible. Un livre qui, longtemps après la dernière page, continue à poser une question simple et terrible : qu’est-ce qu’on fait, une fois revenu, de tout ce qu’on a vu ?
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