Anders Behring Breivik, assassin norvégien
de Viviane Janouin-Benanti

Avec Terreur suprémaciste – Anders Behring Breivik, assassin norvégien, Viviane Janouin-Benanti s’attaque à un sujet d’une violence extrême : les attentats commis en Norvège en juillet 2011 et, plus particulièrement, le massacre de jeunes travaillistes réunis sur l’île d’Utøya. Mais plutôt que d’en proposer une simple reconstitution documentaire ou judiciaire, l’autrice choisit la forme du roman criminel. Elle cherche moins à raconter un événement dont l’issue est connue qu’à nous faire éprouver ce qui le rend insoutenable : la rencontre entre une jeunesse persuadée d’avoir toute la vie devant elle et un homme qui a méthodiquement décidé de la lui enlever.
Dès les premières pages, le livre précise d’ailleurs son parti pris. Le roman s’inspire de faits réels ; les échanges entre extrémistes sont nourris d’écrits, de déclarations et d’interviews de néonazis, tandis que les paroles attribuées à Anders Behring Breivik sont fictives, mais élaborées à partir de son manifeste, de ses échanges sur les réseaux sociaux et de ses entretiens. Cette frontière clairement annoncée entre documentation et recréation est essentielle : Terreur suprémaciste n’entend pas se substituer à l’enquête historique. Il utilise la fiction pour pénétrer dans des espaces que le dossier judiciaire ne peut restituer à lui seul : des pensées, des attentes, des peurs, des conversations, une atmosphère. Et c’est précisément là que le roman trouve sa force.
Avant l’horreur : donner un visage à ceux qui allaient devenir des victimes
Le livre commence loin de Breivik. Il commence par la vie.
Nous sommes à Utøya, à l’université d’été des jeunes travaillistes. L’île est paisible, presque protégée du monde. On y parle politique, bien sûr, de solidarité, de multiculturalisme, de démocratie, d’avenir de la Norvège. Mais on y pense également aux examens, aux parents, à l’amour, à un métier, à une voiture, à un voyage, à la musique, à un garçon ou à une fille que l’on aimerait séduire.
Une jeune participante admire ses cheveux et rêve de l’homme qu’elle aimera ; sa mère lui recommande d’abord de terminer ses études. Une autre veut devenir mécanicienne malgré ceux qui lui expliquent que ce n’est pas un métier de fille. Un jeune musulman s’interroge sur la jeune femme dont il est amoureux et imagine déjà comment elle pourrait s’entendre avec sa mère. Un autre voudrait travailler un jour pour l’ONU et défendre les petits pays. D’autres rêvent d’un voyage dans le Grand Nord, d’un avenir politique, d’un concert pour la paix ou simplement d’une vie heureuse.
À première vue, ces fragments pourraient sembler anodins. C’est exactement leur fonction.
Viviane Janouin-Benanti refuse que les morts d’Utøya deviennent seulement un nombre. Elle les replace, avant le massacre, du côté de l’existence ordinaire. Ces adolescents et ces jeunes adultes ne sont pas encore des « victimes ». Ce sont des êtres qui se projettent vers demain. Ils ont des ambitions immenses et des préoccupations minuscules, des convictions politiques et des histoires sentimentales, des enthousiasmes, des inquiétudes scolaires, des relations parfois compliquées avec leurs parents. Bref, ils ressemblent à tous les jeunes.
La structure fragmentée du début du roman renforce cette impression. Les voix se succèdent rapidement, presque comme si le lecteur traversait l’île et saisissait quelques instants de chacune de ces vies. Il n’y a pas un héros unique auquel s’attacher : le personnage principal est en quelque sorte cette jeunesse collective.
Et partout revient un même sentiment : ici, rien de grave ne peut arriver.
Cette certitude est répétée sous différentes formes. L’île paraît séparée du mal. Certains se sentent plus en sécurité à Utøya que chez eux. L’un d’eux va jusqu’à rire lorsque son animatrice évoque la montée de l’extrême droite : à ses yeux, celle-ci est trop marginale pour représenter un véritable danger.
Le lecteur, lui, connaît l’Histoire.
C’est ce décalage qui rend les premières dizaines de pages de plus en plus oppressantes. Chaque projet d’avenir devient involontairement tragique. Chaque phrase telle que « rien ne peut m’arriver », « demain sera beau » ou « j’ai toute la vie devant moi » porte déjà en elle sa contradiction. Le suspense ne consiste donc pas à se demander ce qui va arriver, mais quand l’innocence va se briser.
De l’île heureuse à la chambre noire de l’extrémisme
Puis le livre change brutalement de registre.
Aux voix lumineuses d’Utøya succède l’univers verbal de Breivik et de ceux qu’il fréquente sur Internet. Le contraste est saisissant. Là où les jeunes parlent de pluralisme, d’amour, de solidarité ou d’avenir, les conversations extrémistes sont traversées par la haine des musulmans, des étrangers, des travaillistes et du multiculturalisme.
L’intérêt de cette partie est de montrer non pas une idéologie construite avec sérénité, mais un enfermement.
Breivik se présente progressivement comme un homme convaincu d’être investi d’une mission historique. Il ne se contente plus de rejeter la politique gouvernementale : il transforme ses adversaires en ennemis et les ennemis en traîtres. La démocratie elle-même finit par lui apparaître comme impuissante. Dans ses échanges fictifs, il affirme que la voie électorale ne sert à rien et oppose à celle-ci l’action violente. Il se fantasme en combattant, en croisé, en Templier, en sauveur d’une Norvège qu’il estime menacée.
C’est probablement l’un des aspects les plus dérangeants du roman : cette haine n’apparaît pas soudainement. Elle se construit par répétition.
Un mot en entraîne un autre. Immigration, islam, multiculturalisme, trahison, guerre, purification : peu à peu, le langage cesse de désigner des individus. Il fabrique des catégories. Et lorsqu’un être humain n’est plus perçu comme une personne mais comme le représentant d’un groupe déclaré coupable, la violence peut être présentée par l’idéologue comme une nécessité.
Viviane Janouin-Benanti met particulièrement en évidence le narcissisme de Breivik. Dans ces conversations, il veut être regardé, admiré, reconnu. Il annonce un « spectacle », promet que l’on parlera de lui, assure qu’il transformera la Norvège et se persuade d’avoir une mission que lui seul serait capable d’accomplir. Lorsqu’on l’accuse de rechercher des admirateurs, ses réponses ne dissipent jamais vraiment cette impression.
Ce portrait est important parce qu’il évite de réduire le terrorisme au seul fanatisme doctrinal. Le roman suggère autre chose : la rencontre d’une idéologie de haine avec une personnalité qui se rêve exceptionnelle. L’extrémisme fournit alors une justification grandiose à celui qui veut donner à sa propre existence une dimension historique.
Le plus inquiétant reste peut-être la façon dont les interlocuteurs en ligne accueillent ses déclarations. Ils ironisent, le provoquent, doutent de lui, mais continuent à discuter. Lorsque Breivik évoque les armes, les explosifs et les morts à venir, la conversation se poursuit. Même lorsqu’il finit par désigner Utøya et le camp annuel des jeunes travaillistes, il reste dans cet étrange espace intermédiaire où l’annonce du crime peut encore être prise pour une fanfaronnade.
Le roman pose ainsi implicitement une question très contemporaine : à quel moment une violence exprimée sur Internet cesse-t-elle d’être une parole monstrueuse pour devenir la préparation d’un acte ?
La préparation du massacre : quand les paroles deviennent matérielles
À mesure que l’on avance, le lecteur comprend que Breivik ne fantasme plus seulement.
La matérialité du projet envahit le récit : armes, équipements, explosifs, ferme servant de couverture, engrais chimiques, collecte d’adresses électroniques auxquelles envoyer son manifeste. Le personnage explique avoir créé Breivik Geofarm et utiliser son statut agricole pour acquérir certains produits ; il prévoit également la diffusion massive de son texte après l’opération.
C’est ici que Terreur suprémaciste quitte progressivement le terrain du discours pour entrer dans celui de la mécanique criminelle.
Et le contraste avec Utøya devient terrible.
D’un côté, des adolescents organisent leurs prochaines soirées, parlent de leurs examens, découvrent l’amour ou contemplent le lac. De l’autre, un homme prépare méthodiquement l’instrument de leur mort.
L’écriture repose largement sur cette connaissance supérieure du lecteur. Nous savons ce que les jeunes ignorent. Nous voyons les deux trajectoires avancer l’une vers l’autre.
Cette construction produit une tension très particulière : le livre raconte une catastrophe connue et parvient pourtant à faire naître une forme de suspense.
Oslo, puis Utøya : le moment où tout bascule
Le 22 juillet 2011, le projet devient réalité.
Le roman décrit Breivik préparant son arsenal, vêtu d’un équipement sur lequel figure la mention « POLITI ». La bombe explose à proximité des bâtiments gouvernementaux d’Oslo. Huit personnes sont tuées. Le faux policier prend ensuite la direction d’Utøya, avec ses armes et ses munitions.
Sur l’île, la nouvelle de l’attentat provoque l’incompréhension. Mais elle suscite aussi, paradoxalement, un sentiment de soulagement : Oslo a été frappée, tandis qu’Utøya semble éloignée, protégée par le lac. Un jeune se dit presque honteux d’être rassuré de se trouver là où « personne » ne peut les atteindre.
Quelques pages plus tard, précisément celui qu’ils prennent pour leur protecteur débarque.
C’est l’une des scènes les plus fortes du livre. Breivik porte l’apparence de l’autorité. Les personnes présentes l’aident à descendre ses bagages. Le capitaine et les passagers imaginent qu’un policier a été envoyé après l’attentat d’Oslo pour assurer leur sécurité. Le meurtrier pénètre donc dans l’île grâce à la confiance qu’inspire son uniforme.
Tout le drame d’Utøya tient presque dans cette inversion : celui qui devrait protéger vient tuer.
Lorsque les premiers coups de feu retentissent, certains jeunes ne comprennent même pas immédiatement ce qu’ils entendent. Ils pensent à un chasseur. Puis ils voient un homme armé tirer dans leur direction. Deux amoureux qui contemplaient le ciel comprennent soudain qu’ils vont peut-être mourir.
À partir de là, le roman abandonne l’insouciance.
La pluie, le lac, les rochers, les bâtiments et la forêt qui constituaient jusque-là le décor d’un camp d’été deviennent les éléments d’un piège. Il faut courir, se cacher, plonger dans l’eau, tenter d’échapper à un homme que certains prennent encore quelques secondes pour un policier.
C’est précisément parce que Viviane Janouin-Benanti a longuement installé la vie quotidienne avant la tuerie que celle-ci frappe avec une telle brutalité.
Un choix littéraire essentiel : rendre leur individualité aux morts
La dernière partie du livre effectue un choix particulièrement fort.
Plutôt que de terminer uniquement sur Breivik, son arrestation ou son procès, le roman revient vers les victimes, l’une après l’autre.
Des noms. Des âges. Quelques traits de personnalité. Des projets. Une famille. Une passion. Une qualité.
Kevin, 15 ans, généreux. Porntip, 21 ans, convaincue de la bonté des autres. Torjus, 17 ans, ingénieux. Ruth Benedichte, 15 ans, pleine de vie. Ismail, 20 ans, fier de son prénom. Fredrik, 18 ans, tendre et modeste… D’autres rêvaient d’amour, d’études, de politique, d’une profession ou tout simplement du lendemain.
Cette succession pourrait, dans un autre contexte, paraître répétitive. Ici, la répétition est précisément le procédé.
Elle refuse au chiffre d’absorber les personnes.
Soixante-dix-sept morts : l’esprit comprend statistiquement ce nombre, mais peine à se représenter ce qu’il contient. Le roman oblige donc à recommencer soixante-dix-sept fois l’exercice mental : une personne, puis une autre, puis encore une autre. Une vie interrompue. Une famille endeuillée. Un avenir supprimé.
L’effet produit est celui d’un mémorial littéraire.
Le livre rappelle finalement les 77 morts, la centaine de blessés et les traumatismes durables laissés par l’attentat. Breivik, jugé en 2012, est condamné à vingt et un ans de prison, peine maximale prévue en Norvège et susceptible d’être prolongée s’il demeure dangereux ; le roman précise également qu’il a été déclaré sain d’esprit et qu’il s’est considéré comme non coupable malgré les 77 assassinats.
Mais, symboliquement, le dernier mot n’appartient déjà plus à l’assassin. Il appartient à ceux dont il croyait pouvoir effacer l’existence.
Un roman dérangeant parce qu’il parle aussi de notre présent
Terreur suprémaciste n’est donc pas seulement le récit d’un fait criminel exceptionnel.
C’est également un livre sur le passage de la parole à l’acte, sur la radicalisation et sur la capacité d’une idéologie à remodeler la perception du réel. Breivik finit par ne plus voir devant lui des adolescents. Il voit des « marxistes », des « traîtres », des représentants d’un système qu’il veut abattre.
C’est probablement là que réside la dimension la plus universelle du roman.
Les attentats d’Oslo et d’Utøya appartiennent à une date et à un pays précis, mais les mécanismes interrogés par le livre dépassent largement la Norvège : enfermement dans une communauté idéologique, haine répétée jusqu’à devenir normale, construction d’un ennemi absolu, sentiment de persécution, fantasme de grandeur personnelle et fascination pour la violence rédemptrice.
Le choix de faire entendre longuement les conversations numériques de l’extrême droite peut mettre le lecteur mal à l’aise. Leur vocabulaire est brutal, vulgaire, raciste et parfois volontairement insupportable. Mais cette gêne fait partie de l’expérience proposée : il s’agit d’entrer suffisamment longtemps dans cet univers pour comprendre comment une rhétorique peut tourner en circuit fermé et finir par donner au crime l’apparence d’une action héroïque.
Face à cela, le roman oppose quelque chose de très simple : les vies ordinaires.
Et c’est peut-être son idée la plus réussie.
Breivik pense en catégories ; le roman répond par des individus.
Il parle de « travaillistes » ; le livre montre des filles et des garçons qui aiment, doutent, plaisantent et font des projets. Il parle de « marxistes » ; l’autrice nous fait rencontrer une adolescente qui veut réussir ses examens, un garçon amoureux, une jeune femme qui rêve d’un métier, un passionné de musique, un militant ambitieux, un enfant qui pense que l’on ne meurt pas à seize ans. L’idéologie déshumanise. La littérature réhumanise.
Pourquoi lire Terreur suprémaciste ?
Il serait difficile de dire que ce roman est une lecture « agréable ». Il ne cherche d’ailleurs jamais à l’être.
C’est une lecture éprouvante, parfois oppressante, souvent révoltante. Mais elle possède une réelle efficacité narrative parce qu’elle transforme un événement historique connu en expérience humaine. Elle ne demande pas seulement au lecteur de se souvenir qu’un homme a assassiné 77 personnes : elle lui demande de mesurer ce que signifie réellement la disparition de chacune d’elles.
Le roman est également accessible. Nul besoin d’être spécialiste de la politique norvégienne, des mouvements néonazis ou de l’histoire du terrorisme européen. La construction par voix successives, les dialogues nombreux et les scènes courtes donnent au récit un mouvement immédiat. Le lecteur est d’abord installé parmi les jeunes, puis enfermé dans la parole radicale, avant d’assister à la convergence inexorable des deux univers.
On referme surtout Terreur suprémaciste avec une question qui dépasse largement Anders Behring Breivik : comment reconnaître assez tôt ceux qui transforment leur haine en projet ?
Car la véritable terreur décrite par Viviane Janouin-Benanti n’est peut-être pas seulement celle des coups de feu sur Utøya. Elle réside aussi dans tout ce qui les précède : les mots auxquels on s’habitue, les menaces que l’on prend pour des provocations, la haine que l’on laisse circuler parce qu’elle paraît délirante, l’homme que l’on croit incapable de mettre en pratique ses fantasmes.
Et pendant ce temps, ailleurs, des jeunes vivent.
Ils tombent amoureux. Ils parlent politique. Ils se disputent avec leurs parents. Ils rêvent d’un diplôme, d’un métier, d’un voyage, d’un mariage. Ils regardent le lac et imaginent demain.
C’est pour eux, finalement, que l’on tourne les pages. Et c’est probablement pour eux que ce livre mérite d’être lu.
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