Vents violents et fortes vagues
de Sophie Amélineau

Une météo noire : quand le « fait divers » devient miroir
Avec Dépression qui se creuse sur l’ouest, Sophie Amélineau compose un recueil de nouvelles qui ressemble à un bulletin météo… sauf qu’ici, la tempête n’est pas seulement sur l’Atlantique : elle est dans les têtes, dans les familles, dans les quartiers, dans les habitudes. Le titre annonce la couleur : une dépression, c’est ce qui arrive quand la pression chute, quand l’air s’alourdit, quand tout devient propice aux rafales. Amélineau applique cette logique au quotidien : elle observe des vies ordinaires, parfois minuscules, puis laisse monter la pression intérieure jusqu’au basculement. Et, soudain, l’irréparable.
Le recueil aligne neuf « affaires », neuf récits brefs et nerveux, très différents par leurs décors et leurs personnages, mais unis par une même sensation (inconfortable et addictive) : le drame est toujours plus proche qu’on ne croit. Il suffit d’un malentendu, d’un orgueil, d’une obsession, d’un besoin d’argent, d’une peur, d’une nuit trop longue… pour que tout parte. Cet art du basculement, Amélineau le maîtrise avec un sens aigu du rythme : elle installe, elle détaille, elle fait croire que « ça va aller », puis elle coupe le câble.
On pourrait lire le livre comme une collection de récits noirs. Mais ce serait réducteur. Ces nouvelles ont le goût du fait divers, certes – ce moment où la société se fige devant une brève de journal –, sauf qu’ici, la « brève » devient une radiographie : celle de la cupidité familiale, de la violence banalisée, du désir de vengeance, de la solitude, des addictions, de la cruauté collective, des institutions fatiguées. Et c’est précisément cette dimension qui rend le recueil si efficace : on ne se contente pas de frissonner, on se surprend à se dire « oui, ça pourrait arriver ».
Les 9 affaires criminelles (présentation rapide)
1) Les champignons
Jeanne Briard, commerçante à Guéret, vit avec une certitude : ses filles, obsédées par l’argent, finiront par la tuer. Elle se persuade qu’elles la feront mourir… empoisonnée. Alors elle « s’immunise » : ciguë, laurier-rose, amandes supposées toxiques, puis champignons, à micro-doses, comme un vaccin artisanal. Le jour où elle décide de tendre un piège en cuisine, la mécanique se retourne contre elle : l’obsession, plus que le poison, signe l’issue.
2) Camille et Guillaume
Derrière une ferme « respectable », Camille et Guillaume vivent l’enfer : des parents pieux en façade, monstrueux en privé, qui les exploitent et les prostituent pendant des années. Quand l’idée d’une fuite devient impossible, ils inventent une sortie atroce : un incendie soigneusement préparé. Ils attirent les parents dans le bâtiment des volailles, verrouillent la porte, regardent les flammes faire le reste… et n’appellent les secours qu’une fois « tout fini ». Une vengeance glaçante, née d’un enfermement total.
3) Le coup de pouce
Tempête sur la côte : Loïc Potier, garagiste à Saint-Nazaire, voit son fils menacé par la crise et les licenciements. Son ami Paul Giraud, lui, s’accroche à sa vieille CX. Potier veut « donner un coup de pouce » au destin : il répare, puis sabote discrètement le moteur pour forcer l’achat d’une Renault neuve. Sur l’autoroute, la CX s’arrête net : carambolage, morts, blessés. Paul survit… mais perd sa famille. Le « petit » geste devient catastrophe nationale.
4) L’idée de Cyril
Cinquante et un conscrits, un canton, un banquet : Cyril P. propose un jeu ignoble, un « projet » de meute – séduire, l’un après l’autre, une même jeune fille réputée vierge, Pamela, et la faire passer de bras en bras. Elle encaisse ruptures et illusions, jusqu’à rencontrer Guillaume, qui s’attache pour de vrai et veut l’épouser. Cyril refuse que le « plan » échoue. La rivalité s’envenime, l’ego prend le pouvoir… et une nuit de fête se termine au couteau.
5) C’est fini
Marcel Pajot revient en France après près d’un demi-siècle à Saint-Pierre, hanté par la guerre : deux amis résistants, fusillés, et une question qui ronge – qui les a dénoncés ? Il remonte la piste jusqu’à Marie-Jeanne Beaudu, devenue Mme Le Godec, installée à Saint-Nazaire, vivant discrètement. Marcel arrive avec un fusil, réclame la vérité, menace… mais la vengeance rêvée se défait dans un chaos brutal : un coup part, « accidentellement », et c’est la tragédie qui tombe, pas la justice.
6) Le loup-garou
1974, Nevers : Jérôme Destange, employé de banque solitaire, découvre la nuit de pleine lune comme une révélation. Il sort, marche, recommence, et bientôt il ne vit plus que pour ces nuits-là. Le jour devient pénible, le travail s’effondre, l’isolement gagne. Un soir, il croise Damien Dudy, jeune soldat ivre. Destange ne supporte pas l’intrusion dans « son » royaume nocturne : il serre, il étrangle, il tue, puis rentre, comme si la nuit l’avait autorisé.
7) Après vous
Emmanuelle, quarante ans, pousse la porte d’un night-club lesbien pour la première fois. Là, elle rencontre Céline, et tout semble doucement possible : une conversation, une balade, la mer… Mais la sortie vers Étretat n’est pas un rendez-vous : c’est une mise en scène. Emmanuelle révèle un traumatisme familial – sa jeune sœur Liliane/Lilas, brisée – et accuse Céline d’avoir joué un rôle décisif dans sa descente. Au sommet des falaises, Emmanuelle sort un pistolet : le jugement est déjà prononcé.
8) Une nuit pas comme les autres
Bruno et Patrick, jeunes cambrioleurs, réussissent un « coup » facile chez un industriel absent. Mais la nuit tourne mal : pour fuir, ils se retrouvent sur un mur étroit, hérissé de tessons, au-dessus de molosses enragés. Patrick glisse : les chiens le déchiquètent. En parallèle, Pascal, cousin plus âgé, séducteur, extorqueur, toxicomane, rumine l’idée d’hériter « tout de suite ». Dans un brouillard de drogue, il frappe sa mère à mort au chandelier, puis appelle les pompiers comme un acteur jouant l’affolement.
9) Le trop-plein
Savina Croud, institutrice en maternelle à Méan, craque : fatigue, irritabilité, rideaux tirés, classe plongée dans l’ombre, enfants qui dépriment à leur tour. Un après-midi, elle s’effondre, évanouie. Geoffroy, petit élève souvent puni, saisit une poche plastique de son goûter et la lui enfonce sur la tête, puis fait un nœud – exactement ce qu’on lui avait interdit de faire. Les enfants, comme soulagés, s’approchent, posent des objets sur le corps. Plus tard, on découvre Savina morte, asphyxiée.
Ce qui relie ces histoires : une même houle, des vagues différentes
Le génie discret du recueil, c’est qu’il ne cherche pas l’uniformité. On traverse des univers très éloignés : la boutique provinciale, la ferme, le garage, la discothèque, la côte normande, la ville nocturne, l’école. Et pourtant, quelque chose « tient » : une sensation de brouillard moral, comme si chaque histoire était un front orageux isolé, mais appartenant au même système météo.
Cette unité vient d’abord de la façon dont Amélineau regarde ses personnages : rarement comme des monstres « à part », souvent comme des gens très proches du commun. Même lorsqu’elle décrit l’horreur, elle la fait naître de mécanismes compréhensibles : peur de perdre, besoin d’argent, désir d’être reconnu, humiliation, fatigue, solitude, vengeance. Cela ne « justifie » pas : cela explique. Et cette explication est ce qui rend la lecture à la fois captivante et inquiétante.
Autre lien : la présence insistante du climat (au sens propre et figuré). Tempête, mer, falaises, nuits glacées, pleine lune : les éléments agissent comme un décor, mais aussi comme un amplificateur. La nature n’est pas « responsable », mais elle donne une texture : le vent qui rend nerveux, la nuit qui libère, la mer qui avale, la pluie qui enferme. Le titre du recueil n’est donc pas un simple effet : c’est une métaphore structurante.
Un style « alerte » : efficacité, ironie, cruauté sèche
Amélineau écrit à hauteur de fait divers, avec une langue qui va droit : phrases nettes, progression rapide, détails concrets (un pot d’échappement, une poche plastique, un mur couvert de tessons, un fusil posé sur l’épaule). Cette matérialité donne de la crédibilité : on visualise, on entend, on sent presque l’odeur (parfois jusqu’au malaise, comme cette poche « Auchan » évoquée sans détour).
Ce style a aussi une forme d’ironie froide, une manière de raconter l’abominable sans emphase. C’est un choix risqué : mal maîtrisé, il pourrait sembler cynique. Ici, il fonctionne parce qu’il sert un propos : l’horreur ne surgit pas avec tambours et violons, elle arrive souvent dans un silence administratif, une banalité désarmante. On verrouille une porte. On « sectionne » une pièce de moteur. On fait un nœud. On pousse un corps. Cette sécheresse rend le tout plus percutant que n’importe quelle surcharge émotionnelle.
Pourquoi ça donne envie : le piège de la normalité
Si le recueil se lit vite, ce n’est pas seulement parce que les histoires sont courtes. C’est parce qu’elles ont, presque toutes, la structure d’un piège :
- une situation « tenable » (même si déjà malsaine),
- une idée qui s’installe,
- une bascule,
- une conséquence qui déborde.
Et comme lecteur, on est pris dans quelque chose de très efficace : on veut comprendre où ça va casser. Parfois on devine, parfois non. Mais on sent venir la vague, et c’est précisément cette attente – ce suspens de quelques pages – qui fait tourner les nouvelles comme des engrenages.
Le recueil plaira particulièrement à celles et ceux qui aiment :
- les récits noirs « réalistes » (sans détective, sans enquête, mais avec une mécanique implacable),
- les histoires à chute qui laissent un arrière-goût,
- les portraits sociaux sans moraline,
- les atmosphères de bord de mer et de province, là où tout semble calme… jusqu’au jour où.
Verdict : un recueil qui secoue, parce qu’il ressemble trop au vrai
Dépression qui se creuse sur l’ouest ne cherche pas à faire joli. Il cherche à être juste, à être vif, à être dérangeant – et il y réussit. Ces neuf « affaires » dessinent une cartographie de la violence ordinaire : celle qui naît dans les cuisines, les garages, les chambres, les écoles, les nuits. Le livre se termine, mais l’impression reste : la sensation que, dans n’importe quelle vie, il peut se lever un vent mauvais. Et c’est peut-être là la meilleure raison de le lire : parce qu’on y trouve, sous le frisson, une forme de lucidité. Une lucidité qui n’accuse pas « le destin », mais observe comment, parfois, une dépression se creuse… et emporte tout sur son passage.
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