13 crimes en Loire-Atlantique
de Serge Janouin-Benanti

Une plongée en Loire-Atlantique, là où le fait divers devient récit
Avec Haine maternelle – 13 crimes en Loire-Atlantique, Serge Janouin-Benanti propose un livre à la lisière de plusieurs genres : recueil de « nouvelles » (au sens narratif), chronique judiciaire, et histoire sociale par le fait divers. L’idée est simple et redoutablement efficace : 13 affaires criminelles, toutes ancrées dans le territoire (Nantes, Saint-Nazaire, campagnes du sud du département, littoral), racontées comme des histoires complètes – avec décor, personnages, montée dramatique, enquête, procès, et retombées.
Ce qui frappe d’abord, c’est le rythme de lecture : chaque récit se suffit à lui-même, mais l’enchaînement crée une dynamique de série. On passe d’un crime très spectaculaire à une énigme irrésolue, puis à une affaire d’infanticide, puis à un vol audacieux… Et peu à peu, quelque chose se tisse : non pas un fil policier « à solution », mais un portrait moral d’une époque et de ses lignes de tension – argent, réputation, sexualité, religion, misère, place des femmes, enfance, et surtout la violence dans l’intime.
Le livre est aussi traversé par une intention très lisible : faire sentir le réel. Serge Janouin-Benanti s’appuie sur des éléments de procédure, de presse, de témoignages, et restitue souvent le concret des lieux (avec des cartes) et des détails matériels (armes, traces, objets, horaires) qui donnent au lecteur l’impression de suivre l’enquête au plus près.
On pourrait craindre le sensationnalisme : le sujet s’y prêterait. Or la force du recueil est ailleurs. Même quand le récit s’autorise une mise en scène (entrées en matière, dialogues rapportés, portraits très incarnés), l’ensemble garde un ton de chronique : parfois mordant, parfois compatissant, souvent ironique devant les hypocrisies, mais généralement attentif à ne pas réduire l’affaire à un « monstre » isolé. C’est l’un des plaisirs du livre : on ne lit pas seulement « ce qui s’est passé », on lit comment une société réagit, comment la rumeur enfle, comment la justice fabrique une vérité, comment la misère ou l’orgueil ferment des portes.
Avant la critique plus globale, voici une présentation rapide des 13 affaires (50 à 150 mots chacune), pour donner une vue d’ensemble.
Les 13 affaires criminelles en bref
1) Le satyre du Pouliguen – Jules Clément Grand
L’affaire s’ouvre sur une suite de violences sexuelles qui terrorisent le littoral : Jules Clément Grand, vagabond et déjà condamné, s’attaque à des femmes seules. Le récit culmine avec l’agression mortelle de Clémentine Fouché, puis une seconde agression contre Marie Fresneau, institutrice, qui survit et devient un maillon crucial. S’ensuit une traque qui mobilise la population et la gendarmerie, nourrie de signalements contradictoires et de peur collective. Le procès, très suivi, transforme Grand en figure de cauchemar local ; il est condamné et finalement exécuté.
2) Soupçon de baraterie – Heurtevent, Audibert, Des Rieux
Ici, pas de meurtre « à la chandelle », mais une affaire maritime qui sent l’assurance, l’opportunisme et les zones grises. Le navire La Diane fait naufrage loin des côtes françaises (près de Rodrigues), et très vite naît l’idée d’un naufrage peut-être « arrangé » : une baraterie, autrement dit un sabotage ou une manœuvre frauduleuse liée à l’intérêt financier. Le livre suit les soupçons, les contradictions, la difficulté de prouver l’intention dans un désastre en mer, et la mécanique judiciaire qui s’emballe sans jamais parvenir à une certitude confortable. On sort de cette histoire avec une impression de brouillard salé : l’affaire se termine sur un acquittement, mais pas sur une sérénité.
3) Le crime de la Tour du Commerce – « la bande du Victoria »
Affaire ample, collective, presque « roman noir » : autour d’un café-repère, une bande gravite, mêlant misère, alcool, petites combines et basculement dans l’irréparable. Le crime central – un double homicide visant une femme (la veuve Péault) et une autre victime du foyer – s’inscrit dans une série de vols et de violences. Le récit insiste sur la trajectoire d’Émile David, sur la sociologie d’un port où l’on survit au jour le jour, et sur la manière dont une bande se forme (et se défait) par la peur, la vantardise, l’avidité. Au procès, les responsabilités se hiérarchisent : certains écopent du bagne, et David est condamné à mort.
4) N’avouez jamais – Marie-Joseph Chagneau
Le titre annonce la stratégie : nier, nier encore, et miser sur les failles de la preuve. Chagneau est accusé de l’assassinat de Charles Barreau ; l’enquête avance par indices matériels, et le récit devient passionnant lorsque la « science » (traces, gouttelettes de sang, objets) se heurte au culot d’un homme persuadé qu’on ne peut rien contre lui s’il ne parle pas. Au procès, la défense obtient même un acquittement sur un rappel de vol faute de preuve directe… mais la démonstration matérielle sur l’assassinat emporte la décision. Chagneau échappe à la guillotine grâce aux circonstances atténuantes, et part au bagne à perpétuité.
5) Le pacte criminel de l’Immaculée – Félix Geffroy & Joseph-Adrien Samson
Nous sommes à Saint-Nazaire et alentours, dans un climat de précarité, d’idéologie confuse et de rage sociale. Le meurtre de Jean-Marie Guéno, réputé posséder de l’argent, est préparé comme un « coup » : repérage, tentation de recruter, menaces pour faire taire. Le récit a une tonalité particulière : il montre comment Samson mêle justification politique (bribes d’anarchisme) et désir très prosaïque d’argent, et comment l’enquête resserre l’étau via témoignages, contradictions, lettres et aveux indirects. Le procès tranche : c’est l’une des affaires les plus sombres du recueil, parce qu’elle fait sentir la bascule d’un discours de misère vers un passage à l’acte irréversible.
6) Infanticides – Victorine Giteau (Les Sorinières)
Victorine Giteau incarne l’un des motifs les plus cruels du XIXe siècle : la grossesse cachée, la honte sociale, l’isolement. Journalière vivant dans une extrême pauvreté, elle dissimule sa grossesse à tous, accouche seule dans un champ, puis tue le nouveau-né et tente de cacher le corps. L’enquête naît de la rumeur du village, et la justice vient se heurter à un dossier à la fois « banal » et terrifiant : pas de grand complot, juste la solitude, la panique et la peur de l’opprobre. Le texte évite l’explication simpliste, et laisse surtout le lecteur mesurer la violence d’un monde où l’enfant illégitime peut devenir catastrophe sociale avant même d’être une vie.
7) Infanticides – Marguerite Loreaux
Second volet, autre profil, autre tonalité : là où Victorine apparaît comme une figure d’affolement solitaire, l’affaire Marguerite Loreaux met davantage l’accent sur l’après-coup judiciaire, la manière dont un jury « dose » la culpabilité et la pitié. Le récit montre comment ces dossiers se construisent entre morale, médecine, et réputation ; et comment la justice cherche un équilibre entre l’exemple à frapper et la compréhension d’une détresse. Marguerite est reconnue coupable mais bénéficie de circonstances atténuantes : la peine reste lourde (travaux forcés), tout en révélant que même une institution implacable hésite parfois devant ce type de drame.
8) L’énigme de la rue Gambetta – le meurtre de Louis Auray
C’est l’affaire « mystère » du recueil : un cambriolage tourne au meurtre, et Louis Auray est retrouvé atrocement frappé chez lui. L’enquête est un labyrinthe : outils possibles, accès par un chantier voisin, empreintes, hypothèses multiples… puis une avalanche de pistes humaines – suspects, dénonciations, lettres anonymes, et même des accusations qui semblent relever du règlement de comptes. Le récit fait sentir l’usure policière : on croit tenir un coupable, il glisse ; on remonte une piste, elle se renverse. Au bout du compte, malgré des inculpations et des procès, l’affaire se referme sur l’inconfort : un dossier « ficelé », mais pas résolu.
9) La disparition de la petite Maria Poncet – Marie-Éléonore Guillet
Changement de registre : ici, l’angoisse tient moins au sang qu’à l’absence. La petite Maria, trois ans, disparaît dans Nantes en plein jour. La ville cherche, la famille s’effondre, et la piste mène à Marie-Éléonore Guillet, jeune femme instable qui rêve d’élever une petite fille. Le récit est étonnant parce qu’il met en scène un enlèvement sans maltraitance apparente : l’enfant est nourrie, déplacée, « adoptée » clandestinement, comme si le désir de maternité se pervertissait en appropriation. La police remonte la filière assez vite, et la justice retient l’enlèvement : condamnation mesurée, qui laisse au lecteur un mélange de soulagement et de malaise.
10) Haine maternelle – Jeanne Touzeau, veuve Samson
Le récit-titre est un huis clos terrible : une mère vieillissante, Jeanne Touzeau (veuve Samson), et sa fille adulte Léontine vivent dans la violence démonstrative, quotidienne, « normalisée » par le voisinage. Au cœur, l’argent : héritage, livret, obsession de contrôle. L’affaire est glaçante parce qu’elle montre une brutalité intime qui ne surprend presque plus personne… jusqu’au jour où elle tue. Le texte suit ensuite la mise en scène maladroite d’un faux cambriolage, l’enquête sur les contradictions, et le procès où la rumeur publique se mêle aux preuves. Verdict : dix ans de réclusion, puis une grâce après deux ans et demi.
11) Le voleur des vêpres – les époux Nicolas
C’est l’une des histoires les plus « cinématographiques » : un homme comprend que l’heure des vêpres vide les presbytères, et transforme une intuition en méthode. Avec sa femme, Pierre Nicolas vole de grosses sommes dans des cures (La Limouzinière, La Madeleine…), en laissant derrière lui une signature : outils, traces, et bientôt une bourse trop lourde pour rester invisible. L’enquête est savoureuse par ses détails matériels (empreintes, sang, rapprochements de vols) et par la tension domestique du couple au moment de la perquisition. Le procès condamne lourdement : 20 ans de travaux forcés pour Nicolas, cinq ans de prison pour sa femme, avec en arrière-plan la logique implacable d’une carrière criminelle « rationalisée ».
12) Non coupable – Arnaud Furmil
Affaire dérangeante, parce que l’issue frustre : Arnaud Furmil est accusé d’agressions sur des garçons ; le récit décrit la prédation, les approches, l’atmosphère de honte et de peur qui rend la parole fragile. Le procès, lui, bascule vers l’incertitude : contradictions, réputation, poids social, et difficulté à faire tenir un dossier quand les victimes sont des enfants et que la communauté préfère parfois détourner les yeux. Le verdict d’acquittement choque une partie du public, et le texte laisse volontairement au lecteur le malaise d’une vérité peut-être judiciaire, mais pas forcément morale.
13) Un enfant de trop – François Groultier
Dernier récit, et l’un des plus tristes : François Groultier noie sa très jeune fille, Marie-Louise, dans une mare de jardin. Le texte s’attache au quotidien : la pauvreté, la fatigue, la pression d’une bouche de plus à nourrir, et la brutalité d’un geste que l’on devine précédé d’un long épuisement. L’intérêt du récit est aussi judiciaire : il montre comment, dans certaines configurations, la cour d’assises peut lire un infanticide tardif ou un meurtre d’enfant à travers le prisme de la misère, de l’alcool, ou d’une détresse mentale – avec tout ce que cela comporte de débats sur la responsabilité et sur la valeur d’une vie « en trop » dans une économie de survie.
Ce qui relie ces histoires et donne au recueil sa force
1) Une géographie de l’intime : la Loire-Atlantique comme théâtre social
Le grand liant du livre, c’est d’abord le territoire. Nantes revient comme centre nerveux (rues, marchés, quartiers), mais la campagne et les bourgs prennent autant de place : Les Sorinières, La Limouzinière, Legé… On n’a pas l’impression de lire 13 faits divers interchangeables ; on traverse une carte mentale où chaque lieu produit son propre type de silence : à la ville, la rumeur court vite et la presse amplifie ; à la campagne, la rumeur pèse plus lourd encore parce qu’elle décide de votre place dans la communauté.
Les « cartes des lieux » disséminées fonctionnent comme un petit dispositif de réel : elles ne sont pas décoratives, elles font sentir comment on se déplace, comment on fuit, comment on est repéré – et donc comment un crime devient possible ou impossible.
2) La violence familiale comme fil rouge (même quand on ne la voit pas)
Le titre pourrait faire croire que tout tourne autour de la mère meurtrière. En réalité, la maternité et la famille traversent le recueil sous des formes multiples :
- la mère qui tue (veuve Samson)
- la mère qui veut « s’approprier » un enfant (Guillet et Maria)
- les mères (ou jeunes femmes) qui détruisent le nouveau-né pour sauver leur réputation (Giteau, Loreaux)
- le père qui supprime « l’enfant de trop » (Groultier)
Même dans des affaires moins « familiales » (le voleur des vêpres, la bande du Victoria, le pacte criminel), le livre revient sans cesse à une question simple : qu’est-ce qui, dans la vie ordinaire, prépare le basculement ? Dette, honte, humiliation, jalousie, désir de respectabilité… et notez comme, très souvent, l’argent n’est pas seulement un mobile : c’est un langage de domination (qui tient le livret, qui hérite, qui « doit » à qui).
3) Une chronique de la justice : preuves, rumeurs, et fabrication du vrai
Autre lien majeur : l’évolution des manières d’enquêter et de juger. Le recueil juxtapose des affaires où l’on « sait » par la rumeur, par la réputation, par le voisinage, et d’autres où une démonstration matérielle pèse d’un poids décisif. N’avouez jamais est exemplaire : la preuve se construit par éléments, et la « police scientifique » (même embryonnaire) vient contredire l’assurance d’un accusé qui mise sur le doute.
À l’inverse, L’énigme de la rue Gambetta montre les limites : quand la piste se nourrit de lettres anonymes, de dénonciations intéressées, d’« apaches dangereux » imaginaires, l’enquête finit par se fatiguer d’elle-même et se referme. Le livre devient alors plus qu’un recueil criminel : une méditation sur ce que la justice peut (et ne peut pas) établir.
Qualités d’écriture et plaisir de lecture
Une narration très visuelle, presque « scène par scène »
Serge Janouin-Benanti a un goût manifeste pour les entrées en matière : un lieu, une heure, un geste, et l’histoire démarre. Cela rend le livre accessible à un large public : on n’a pas besoin d’être passionné d’archives pour entrer dedans. La contrepartie, c’est que l’auteur aime aussi les détails – parfois beaucoup. Mais, dans l’ensemble, ces détails servent le suspense : un outil oublié, une empreinte, une contradiction dans un horaire, une bourse qu’on cache trop tard.
Une galerie humaine plus complexe que « coupables vs victimes »
Le recueil évite souvent l’aplatissement moral. Même quand le crime est ignoble (satyre, infanticides, violence sur enfant), la narration se concentre sur les mécanismes : comment on en arrive là, comment on se raconte une histoire pour se justifier, comment la société environnante ferme les yeux – ou au contraire réclame un coupable.
C’est particulièrement réussi dans Haine maternelle, parce que le texte ne se contente pas de l’horreur : il montre aussi l’inertie collective (« on entend, on compatit, mais on ne bouge pas ») et le rôle de l’argent comme poison lent.
Un vrai talent pour faire sentir l’époque
Ce livre donne envie de lire « pour l’histoire », pas seulement pour le crime. On voit passer des réalités concrètes : bagne, travaux forcés, surveillance policière à vie, justice impériale, morale religieuse, précarité ouvrière, obsession de la respectabilité. À ce titre, le recueil fonctionne comme une petite machine à remonter le temps : on referme une affaire en ayant appris quelque chose sur la vie matérielle, la honte sociale, ou la violence ordinaire.
Petites limites (qui n’empêchent pas le plaisir)
- Inégalité de « densité romanesque » : certaines histoires (Tour du Commerce, rue Gambetta, Haine maternelle) ont une ampleur et une tension qui dominent naturellement d’autres récits plus courts ou plus procéduraux.
- Le malaise de certains sujets : l’acquittement dans Non coupable laisse une trace volontairement désagréable – c’est puissant, mais ce n’est pas une lecture « confortable ».
- Une tentation d’exhaustivité : par moments, on sent l’archive derrière la phrase, et le lecteur qui aime aller vite pourra sauter quelques paragraphes sans perdre le fil. Mais c’est aussi ce qui fait le charme « documenté » du recueil.
Pourquoi ce livre donne envie d’être lu (et par qui)
Si vous aimez les récits policiers, vous y trouverez des enquêtes, des retournements, des procès, des détails concrets. Si vous aimez l’histoire sociale, vous y trouverez mieux : la vie ordinaire au bord du crime, et la façon dont une communauté fabrique un coupable, une légende, ou un silence.
Le titre Haine maternelle est presque un leurre au bon sens du terme : il accroche, mais il annonce surtout le vrai thème du recueil – la violence au cœur des liens qui devraient protéger (famille, voisinage, institution). Et c’est précisément parce que ces récits se répondent (enfance, argent, honte, justice) que l’ensemble « tient » comme un livre, et pas comme une simple compilation.
Enfin, un mot sur l’auteur : le texte assume une voix de conteur-chroniqueur, et c’est sans doute ce qui rend ces affaires lisibles par un large public. On sent quelqu’un qui aime les archives, mais qui aime surtout raconter.
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