Joseph Boczov et Olga Bancic, deux de l’Affiche rouge
de Viviane Janouin-Benanti

Ils sont venus pour nous n’est pas un roman historique « confortable ». C’est un livre qui serre la gorge et qui éclaire, avec une intensité rare, l’envers d’une image devenue célèbre : l’Affiche rouge. Viviane Janouin-Benanti s’y attaque à ce que la mémoire collective simplifie souvent trop vite : des destins d’étrangers, de Juifs, d’ouvriers, de militants, entrés dans la Résistance française par nécessité vitale, par conviction, par amour de la liberté – puis livrés à une mécanique d’arrestations, de tortures, de procès expéditif et de propagande. Le texte annonce d’emblée la couleur : « Ce roman s’inspire de faits réels. »
Et il tient cette promesse en adoptant une forme de roman-document, à la fois narratif, pédagogique et émotionnel.
Le cœur du livre bat autour de deux figures : Joseph Boczov et Olga Bancic, « deux de l’Affiche rouge » (sous-titre), que l’autrice arrache au rôle de silhouettes sur un placard pour les rendre à leur épaisseur humaine. Mais le roman ne se contente pas d’une biographie héroïque : il commence plus loin, plus tôt, dans la matrice d’une haine. Dès les premières pages, l’ouvrage remonte à 1903, à la frontière roumaine, quand un fait divers devient prétexte au pogrom : la rumeur enfle, les Juifs sont accusés, et la violence s’organise comme un « plan » – l’autrice cite même un résumé attribué au New York Times pour donner la mesure de l’horreur.
Ce prologue a un rôle essentiel : il installe le fil rouge du livre – l’antisémitisme comme menace permanente, « banale » dans sa diffusion, meurtrière dans ses conséquences. Ce n’est pas un simple décor historique : c’est le carburant du récit.
Un roman de formation… dans la brutalité du siècle
L’un des grands mérites de Ils sont venus pour nous est d’expliquer comment on devient résistant – non pas en se réveillant un matin « héros », mais en se forgeant dans des humiliations répétées, des injustices et des choix impossibles. Pour Olga, tout commence dans la misère ouvrière à Chisinau (Kichinev devenue roumaine) : enfant, elle travaille dans une fabrique de gants où le froid, les cadences et la brutalité patronale écrasent les corps.
Une scène marque durablement : la maîtrise, ivre de pouvoir, humilie la jeune Golda (Olga) et finit par la faire fouetter.
L’épisode est difficile à lire – et c’est précisément son intérêt : il rend tangible le moment où l’indignation cesse d’être intérieure pour devenir engagement. Le jour de ses 13 ans, elle pousse la porte d’un local syndical : elle veut des droits, elle veut l’action, et sa détermination force le respect.
Joseph, lui, apparaît d’abord dans un autre registre : celui des Carpates, de la forêt et de la rudesse montagnarde. On le voit adolescent, revenant avec un loup mort sur les épaules – non comme une pose virile, mais comme un symbole : il y a, chez lui, une endurance, une précision, une capacité à affronter le danger qui ne le quitteront plus.
Plus tard, la modernité le rattrape : études, politisation, clandestinité. Le livre le suit jusque dans l’engagement antifasciste en Espagne, dans une unité baptisée « batterie Ana Pauker », en plein enfer de chaleur et de feu sur l’Èbre.
Là encore, Viviane Janouin-Benanti fait un choix pertinent : montrer la continuité des combats. Pour ces personnages, la Seconde Guerre mondiale n’est pas un « début » : c’est une étape de plus dans une guerre contre le fascisme déjà commencée ailleurs.
Et puis il y a l’ombre portée des idéologies. Le roman n’idéalise pas mécaniquement le communisme : il le présente comme un refuge, une promesse, une discipline – mais aussi comme une machine capable d’exiger l’impensable. À travers le parcours d’Ana Pauker, figure politique complexe, le livre rappelle les purges staliniennes, la logique de parti, les aveuglements, la violence interne – jusqu’à la formule glaçante rapportée à la fin : « Le parti a toujours raison. »
Cette dimension donne au récit une profondeur rare : on n’est pas dans une fresque en noir et blanc, mais dans une tragédie historique où les idéaux peuvent sauver… et dévorer.
Paris occupé : la Résistance au ras du bitume
Quand le récit arrive à Paris, il change de texture : plus nerveux, plus urbain, plus « opérationnel ». Olga et son mari Alexandru Jar y vivent pauvrement, entre ménages, cours donnés pour survivre, et missions clandestines.
Et soudain, un détail vous happe : le landau. Avec l’apparence d’une jeune mère qui pousse une poussette, Olga transporte bombes, matériel, armes, récupère les pistolets après les attentats, dissimule l’essentiel dans ce que l’occupant ne soupçonne pas.
C’est l’un des passages les plus efficaces du livre : la résistance n’est pas seulement l’explosion, c’est l’ingéniosité, la discrétion, le sang-froid, la capacité à faire du quotidien une couverture.
Joseph, de son côté, devient une sorte d’architecte du sabotage. Le roman insiste sur sa compétence technique : lectures, essais, inventions.
Il met au point des dispositifs pour faire dérailler des trains sans « sacrifier » les résistants à chaque action.
Ce volet est captivant parce qu’il donne à la Résistance une matérialité concrète : on sent les mains, les outils, la récup », les recettes bricolées, les appartements transformés en ateliers – comme celui de Charlotte Gruia, où l’on écoute Radio-Moscou et où l’on fabrique des explosifs.
Et l’autrice sait aussi écrire l’action. Une scène de déraillement est décrite avec une précision presque cinématographique : l’approche du convoi, le geste, le fracas, la pluie de tôle incandescente, puis la fuite, sourds mais heureux, sifflotant sur le chemin du retour.
Ce n’est pas du spectaculaire gratuit : c’est une manière de faire ressentir, de l’intérieur, ce mélange d’adrénaline et de joie sombre qu’apporte une victoire minuscule dans un monde où tout écrase.
Mais le roman ne reste pas dans l’épique. Il frappe aussi par les scènes de choix moral. Joseph demande à Olga et Alexandru de mettre leur fille à l’abri, à la campagne : il insiste, il argumente, il nomme l’impensable – les nazis peuvent tuer l’enfant ou l’utiliser comme pression.
La scène est bouleversante parce qu’elle montre ce que le livre réussit le mieux : rendre palpable la tension entre l’amour privé et la nécessité collective. La Résistance, ici, n’est pas une posture ; c’est une suite de renoncements.
« Ils sont venus… » : la mécanique de la chasse
Le titre du roman prend toute sa force dans la dernière partie, quand la traque se referme. Les défaites allemandes s’accumulent, un débarquement se profile, et la répression s’intensifie : filatures, tortures, efficacité policière.
Le texte rappelle le rôle des Brigades spéciales, la coopération entre responsables de Vichy et autorités SS, et surtout la série d’arrestations qui décime les FTP-MOI à l’automne 1943.
On comprend alors quelque chose de très dérangeant – et donc nécessaire : ce ne sont pas seulement « les Allemands » qui viennent. Ce sont des rouages multiples, dont certains parlent français, connaissent les rues, maîtrisent les filatures.
Le roman évoque aussi les failles humaines, les trahisons obtenues sous la torture, et la logique implacable de l’ennemi : arrêter, faire parler, remonter le réseau.
Mais ce qui bouleverse, c’est l’autre face : aucun des 23 n’a parlé malgré trois mois de supplices, selon le récit.
La description du procès est d’une froideur terrifiante : hôtel Continental, huis clos, officiers allemands à tous les niveaux, pas d’avocats, tout en allemand, accusés enchaînés.
Et pourtant, ils revendiquent leurs actes. Joseph Boczov, lui, annonce la défaite inévitable du nazisme.
C’est un moment de dignité brute, presque insoutenable, parce que le lecteur sait ce qui arrive – et parce que le livre refuse de détourner les yeux.
L’Affiche rouge : propagande, puis mémoire
On ne peut pas parler du roman sans parler de l’Affiche rouge, que le livre reproduit en compléments.
Cette présence n’est pas anecdotique : elle rappelle l’objectif initial de l’occupant – transformer ces résistants en repoussoirs (« étrangers », « juifs », « criminels ») – et, par effet boomerang, la manière dont l’histoire les a ensuite réhabilités. La liste des fusillés du 21 février 1944 figure également, ancrant le roman dans une dimension mémorielle assumée.
Le livre ne se termine pas au Mont-Valérien. Il suit aussi Olga, séparée des autres condamnés : déportée en Allemagne, brisée par la torture au point qu’on doit la porter, transférée de prison en prison.
Puis vient la lettre à sa fille Dolorès, transmise via la Croix-Rouge : quelques lignes suffisent à faire basculer le récit dans une émotion pure, sans pathos, parce que la situation est, en elle-même, absolue.
On sait qu’elle sera exécutée le 10 mai.
Ici, le roman touche à ce que la littérature peut faire de mieux : redonner une voix à celle que l’histoire a réduite à une date.
Pourquoi ce livre donne envie (malgré la tragédie)
On pourrait croire qu’un roman aussi sombre « décourage ». En réalité, il produit l’effet inverse. D’abord parce que Viviane Janouin-Benanti écrit de façon claire, accessible, très visuelle : même quand elle explique, elle raconte. Ensuite parce que le livre est traversé par une énergie vitale : la camaraderie, l’amour (Olga et Alexandru se retrouvent, une nuit, puis repartent au combat), la solidarité concrète (un vieillard aide à faire passer une corde, un homme ose un geste), l’intelligence collective, l’humour furtif parfois – et cette obstination à vivre debout.
Le roman est aussi précieux pour une raison plus large : il remet au centre un fait parfois mal digéré en France – l’importance des étrangers dans la Résistance. Ces hommes et ces femmes ne se battent pas « à côté » de l’histoire française : ils la font. Le procès, tel qu’il est rapporté, le dit explicitement : ils se présentent comme des soldats, fiers d’avoir servi la France.
En refermant le livre, on ne regarde plus l’Affiche rouge de la même manière : ce ne sont plus des visages « d’archive », ce sont des vies entières.
Quelques réserves – et pourquoi elles comptent peu
Comme beaucoup de romans-documents, Ils sont venus pour nous peut parfois donner l’impression d’accélérer sur certaines transitions, ou d’insérer des blocs explicatifs qui cassent un peu le flux romanesque. Mais c’est aussi le pacte du genre : l’autrice veut transmettre, contextualiser, relier. Et, globalement, l’équilibre tient, parce que la matière humaine est là, brûlante.
Surtout, le livre ose une complexité qui le rend plus fort : la lutte antifasciste ne se raconte pas sans parler de la Roumanie, de ses mouvements d’extrême droite, des pogroms, des prisons, de la guerre d’Espagne, des camps d’internement français, des contradictions du stalinisme, et même de l’après-guerre, quand certains survivants rentrent en Roumanie et subissent une nouvelle vague antisémite au début des années 1950.
Cette perspective longue donne au roman une portée qui dépasse la « simple » reconstitution.
En définitive
Ils sont venus pour nous est un roman qui remplit une mission essentielle : faire comprendre et faire sentir. Comprendre d’où viennent Joseph Boczov et Olga Bancic, comment ils deviennent des résistants, ce que coûte chaque action, et comment la répression broie les corps sans briser les convictions. Sentir, aussi, ce que signifie confier son enfant pour le sauver, pousser un landau plein d’armes dans Paris, bricoler une mine avec des moyens dérisoires, ou écrire une dernière lettre en sachant qu’il reste douze heures à vivre. Si vous aimez les romans historiques qui ne trichent pas, si vous cherchez une lecture à la fois haletante et profondément humaine, et si vous voulez regarder l’Affiche rouge autrement – non comme une image, mais comme la trace d’un courage collectif – ce livre a toutes les chances de vous happer.
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