Guerre de l’ombre en Alsace-Lorraine

de Viviane Janouin-Benanti

Couverture du livre : Le double visage du Dr Karl Roos

Une fresque d’espionnage à hauteur d’homme, dans une Alsace-Lorraine prise en étau

Avec Le double visage du Dr Karl Roos. Guerre de l’ombre en Alsace-Lorraine, Viviane Janouin-Benanti signe un roman historique au sens plein du terme : un récit ample, nourri de faits réels, qui reconstitue l’entre-deux-guerres comme un champ de bataille invisible, fait de tracts, de journaux clandestins, de valises de billets, d’alliances troubles et de fidélités brisées. L’ouvrage annonce d’emblée la couleur : « Ce roman s’inspire de faits réels ». Mais il ne se contente pas d’aligner des événements : il leur donne une respiration narrative, en alternant scènes d’action, coulisses politiques et moments plus intimes, jusqu’à construire une véritable tragédie – celle d’un homme, Karl Roos, et d’un territoire où l’identité n’est jamais simple.

Le titre est bien choisi : « double visage », car Roos est à la fois figure publique et silhouette clandestine. Officiellement, un autonomiste, défenseur des « droits » alsaciens-lorrains dans la France de l’après-1918. En coulisses, un rouage de la machine allemande, puis un compagnon de route du nazisme, au point que son nom deviendra un symbole instrumentalisé par l’occupant. Le roman s’ouvre sur une naissance, presque comme une ironie dramatique : Surbourg, 1878, le fils d’un instituteur régulièrement muté, un enfant déjà marqué par l’instabilité.

Ce prologue, très romanesque, annonce un destin fait de déplacements, de fidélités mouvantes et de choix lourds.

Un roman choral, où l’ombre se partage entre policiers, militants et stratèges

L’une des forces du livre, c’est sa construction chorale. Viviane Janouin-Benanti ne suit pas seulement Roos : elle fait coexister plusieurs « théâtres » qui se répondent. D’un côté, Strasbourg et l’Alsace-Lorraine, avec les réseaux indépendantistes, les réunions dans des locaux discrets, les journaux, les appels à la grève, la pression sur la rue. De l’autre, l’Allemagne, où s’élaborent des stratégies patientes : comment « récupérer » des régions perdues, comment jouer des minorités, comment financer, orienter, radicaliser. Le lecteur circule ainsi entre le terrain et l’arrière-boutique.

Très tôt, la dimension d’espionnage s’incarne avec le commissaire Bauer et son agent infiltré, Sam, dont le vrai nom est Léon-François Becker : journaliste en façade, patriote et agent du contre-espionnage en réalité. Ces pages fonctionnent comme un roman d’infiltration classique : apprentissage du milieu, prudence, collecte des noms, repérage des circuits d’argent. Sam énumère les figures, les « respectables » et les « sournois », ceux qu’on ne soupçonnerait jamais : Karl Hauss, Gustave Berger, Jules Loegel, et d’autres. La mécanique est glaçante parce qu’elle semble banale : la propagande se cache derrière des professions, des responsabilités locales, des voyages « normaux ». Et la phrase qui revient comme un leitmotiv résume tout : l’argent est le nerf de la guerre, et les marks « en papier bien épais » achètent des loyautés.

Ce qui rend ces scènes efficaces, c’est qu’elles ne transforment pas les personnages en simples pions narratifs. Bauer n’est pas un super-héros ; il doute, il calcule, il soupçonne des fuites, se heurte à la difficulté de frapper au bon moment. Sam, lui, avance sur une ligne de crête : être assez proche pour savoir, mais pas trop enthousiaste pour ne pas se trahir. La rafle au local de l’ancienne imprimerie est, à cet égard, une séquence très cinématographique : l’Allemand Koessler arrive avec ses valises, on lit une lettre, on distribue les tracts, puis la police surgit – et le commissaire comprend aussitôt qu’il n’a arrêté que des « lampistes », les meneurs ayant été prévenus. L’auteur fait ici sentir la frustration du contre-espionnage : gagner une bataille visible ne signifie pas gagner la guerre de l’ombre.

Roos, l’orateur et le masque : quand la politique devient une scène

Le roman montre très bien comment Karl Roos construit son pouvoir : non par la force, mais par le récit. Il y a chez lui une intelligence du public, un talent de tribun, une capacité à reformuler la réalité pour déplacer les émotions. Le procès de Besançon, en 1929, est à ce titre un morceau central. Roos, arrêté alors que les autonomistes remportent des municipales à Strasbourg et Colmar, devient une figure de défi : on veut le choisir comme maire, il refuse « par prudence », Hueber est nommé à sa place, et l’audience se transforme en théâtre politique. Roos choisit de s’exprimer en allemand, la salle l’ovationne, les témoins à charge sont hués, le procureur général accumule les bévues. Le détail est terrifiant parce qu’il est plausible : après un témoignage établissant des flux d’argent allemand, le procureur lâche une phrase désastreuse – recevoir de l’argent allemand ne ferait pas de lui un espion. Le roman ne se contente pas de dire « il a manipulé » : il montre comment une salle, une foule, une pression sociale peuvent déformer la justice.

C’est là qu’on comprend le « double visage » : Roos sait effacer l’Allemagne du discours public, parler « des besoins de l’Alsace-Lorraine », éviter soigneusement certains mots, jusqu’à faire douter les jurés eux-mêmes du bien-fondé du procès. Cette mise en scène est une des réussites du livre : elle explique, sans l’excuser, comment un homme peut être à la fois admiré localement et utile à une puissance étrangère.

Une radicalisation racontée comme une pente, pas comme un éclair

L’autre mérite de Viviane Janouin-Benanti est de traiter la radicalisation comme un processus. 1927 marque un tournant : une série d’articles met en cause les autonomistes, puis ceux-ci se durcissent et fondent le Unabhängige Landespartei für Elsass-Lothringen (le « Landespartei »), sous l’impulsion notamment de Robert Ernst et Karl Roos. L’État français interdit des journaux, les perquisitions s’intensifient ; la tension monte, et la logique d’affrontement nourrit l’extrémisme. Le procès de Colmar (1928) montre la même toile : beaucoup d’inculpés, des absents de poids (Roos, Ernst…), l’idée d’un « complot contre l’État ». On a parfois l’impression de lire une chronique judiciaire, mais c’est volontaire : le roman veut faire sentir l’empilement des décisions, des erreurs, des aveuglements.

L’Allemagne, elle, travaille avec méthode. À Berlin, le professeur Karl von Loesch explique à Robert Ernst comment agir : ne pas réclamer un plébiscite voué à l’échec, mais avancer la « protection des minorités » et, surtout, faire de l’Alsace-Lorraine un foyer allemand « grâce à la culture ». Dans ces passages, le livre est presque pédagogique : il révèle une stratégie de long terme, faite d’influence et de réseaux, qui résonne étrangement avec des préoccupations contemporaines.

Le contrepoint moral : Joseph Weill et la lucidité face au nazisme

Un roman centré sur un collaborateur pourrait vite être étouffant. L’autrice évite cet écueil en introduisant des contrepoints lumineux, notamment autour du Dr Joseph Weill. On le voit d’abord comme un lecteur lucide de Mein Kampf, organisant des séances de commentaire et d’alerte sur la violence raciste qui s’y déploie. Plus tard, son rôle devient actif : autour de lui, une action d’infiltration permet de récupérer des archives compromettantes, où les noms de Roos et Robert Ernst reviennent sans cesse, avec des documents provenant du service dirigé par Ernst. Cette partie est fascinante parce qu’elle montre une résistance « avant la guerre », une résistance d’enquête, de collecte, de preuve.

Le roman suit aussi Weill dans la guerre : évacuation, organisation sanitaire, puis engagement dans l’OSE (Œuvre de Secours aux Enfants), filières vers la Suisse, sauvetage d’enfants, plaidoyers auprès des autorités helvétiques. Ces pages élargissent le propos : Le double visage… n’est pas seulement l’histoire d’un homme compromis, mais celle d’une société où certains basculent dans la servitude volontaire, tandis que d’autres inventent des formes de courage.

La chute de Roos, et la récupération de son image par les nazis

Le récit progresse vers une issue connue historiquement, mais racontée ici avec une tension romanesque : l’arrestation de Roos en février 1939, après une dernière prise de parole où il ne cache plus attendre les troupes hitlériennes. Son procès, cette fois, n’a rien du spectacle triomphal de Besançon. Devant la cour martiale de Nancy, le dossier est volumineux, et l’on met en avant les documents transmis à Hitler, y compris une photographie de 1933 où Roos apparaît en uniforme nazi faisant le salut. Le chauffeur Julien Marco parle, détaille les liens avec le NSDAP, Robert Ernst, jusqu’à des dirigeants comme Goebbels et Himmler. Verdict : condamnation à mort. Exécution à Champigneulles, près de Nancy, le 7 février 1940.

Et pourtant, ce n’est pas la fin du « personnage » Roos. Au contraire : l’occupant nazi transforme sa mort en martyre. Le livre décrit l’hommage solennel de 1941 : cercueil encadré de SS, transport au château de Hunebourg, pèlerinages organisés, obligatoires pour les scolaires, écoles rebaptisées, place Kléber devenue « Karl-Roos-Platz », inscription sur la liste d’honneur des martyrs nationaux-socialistes. C’est l’un des passages les plus frappants : le roman montre comment un individu peut être « recyclé » en symbole, comment la propagande fabrique une mémoire officielle, au mépris de la vérité.

Une plongée dans les compromissions alsaciennes… sans réduire l’Alsace à cela

Sujet sensible, forcément. Le roman marche sur une crête : raconter des collaborations, des ralliements, des leaders autonomistes devenant des cadres nazis, sans pour autant transformer toute une région en caricature. Sur ce point, l’autrice s’en sort plutôt bien, parce qu’elle insiste sur la complexité : Alsaciens partagés entre deux systèmes, « guerre larvée », erreurs politiques, et aussi existence d’hommes « nobles » qui résistent. Elle montre aussi les mécanismes d’emprise : la pression identitaire, la langue, les humiliations administratives, les promesses, les financements, la peur.

Le chapitre sur le Manifeste des Trois-Épis (juillet 1940) illustre cette bascule institutionnelle. Robert Ernst accueille triomphalement des autonomistes libérés, rédige un texte d’allégeance au Führer, et tous signent pour demander l’intégration au Grand Reich « en mémoire du Dr Karl Roos ». Là encore, le roman se fait document : il veut que le lecteur voie noir sur blanc comment une idéologie se traduit en actes administratifs, en expulsions, en interdictions, en alignement.

Style et limites : un roman très « documenté », parfois au risque de la densité

Soyons clairs : ce livre n’est pas un thriller « léger » au rythme uniforme. C’est une fresque de plus de cinq cents pages, très structurée, qui alterne périodes et lieux (la table des matières, très détaillée, donne une idée de cette architecture). Cette ambition est aussi sa limite : l’autrice veut tout expliquer, tout relier, nommer, dater, contextualiser. Pour un lecteur qui aime comprendre, c’est passionnant ; pour un lecteur qui cherche uniquement une intrigue resserrée, certaines sections pourront sembler proches d’un récit historique romancé, plus que d’un roman psychologique.

Cependant, cette densité est compensée par des scènes fortes et par un fil rouge efficace : la fabrication d’un « double visage ». Le livre réussit surtout quand il montre la parole en action (procès, réunions, dîners), ou quand il fait sentir la collision entre l’intime et le politique : les réseaux, les choix, les trahisons, les conséquences. Il y a également, en fin d’ouvrage, un apport iconographique (photos légendées) qui prolonge l’effet de réel : Roos enfant, Roos autonomiste, Roos en uniforme nazi, et l’hommage rendu par les dignitaires. Cette présence d’images agit comme une « preuve » émotionnelle : on ne lit plus seulement une histoire, on voit ce qu’elle a produit.

Pourquoi le lire aujourd’hui ?

Parce qu’il raconte une époque où la démocratie peut vaciller sans fracas spectaculaire, par accumulations de petites lâchetés, de manipulations, de financements occultes, d’arguments identitaires. Parce qu’il montre comment un homme peut porter un discours de « défense locale » tout en servant une puissance étrangère, et comment le mensonge peut être suffisamment habile pour séduire des foules et désarmer la justice. Parce qu’il redonne aussi une place à ceux qui voient venir le danger et tentent d’agir, comme Joseph Weill et les réseaux de sauvetage.

Et enfin, parce que la fin du livre, loin d’être un simple épilogue, rappelle que l’histoire continue après la guerre : procès, condamnations, fuites, contumaces… et même l’étonnante trajectoire judiciaire de Robert Ernst, arrêté, poursuivi, puis requalifié, jugé plus tard dans un climat de réconciliation, condamné et finalement libéré. Cette dernière partie laisse un goût amer : la justice n’est pas seulement une question de preuves, mais aussi d’époque, de rapports de force, de volonté politique. Au total, Le double visage du Dr Karl Roos est un livre exigeant, mais profondément prenant. Il donne envie de tourner les pages non pour « savoir qui a fait quoi » (on devine souvent l’issue), mais pour comprendre comment on y arrive – comment une région devient un laboratoire de propagande, comment des militants se persuadent qu’ils servent une cause noble, comment un homme se dédouble, et comment, longtemps après sa mort, son nom peut encore être utilisé comme une arme. Si vous aimez les romans historiques qui éclairent autant qu’ils captivent, et si l’Alsace-Lorraine vous intrigue par son destin frontalier, ce livre a de fortes chances de vous happer.



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