Nicolas Rémy, ses sorciers et ses sorcières

de Viviane Janouin-Benanti

Couverture du livre : Le juge de Dieu

Le juge de Dieu – Nicolas Rémy, ses sorciers et ses sorcières de Viviane Janouin-Benanti est un roman historique à la fois haletant et glaçant, bâti comme une traversée de la Lorraine à l’époque où l’Europe hésite entre Renaissance et obsession du Diable. L’autrice annonce d’emblée la couleur : le récit s’inspire de faits réels et les noms des victimes ont été modifiés, ce qui donne au lecteur cette sensation troublante de marcher sur un fil tendu entre fiction romanesque et mémoire judiciaire.

Un livre-carte, un roman-mosaïque

La première originalité du texte, c’est sa structure. Ici, pas de « grande enquête » au sens classique, ni de héros unique auquel s’accrocher comme à une bouée. Le roman avance par tableaux, presque par dossiers, chaque chapitre portant le nom d’un lieu : Audun-le-Tiche, Épinal, Dieuze, Nancy, Verdun… jusqu’à une longue boucle qui ramène au point de départ. Cette progression géographique (soulignée par une carte des lieux en fin d’ouvrage) donne le sentiment d’un pays entier placé sous la même ombre : celle de la dénonciation, de la peur, et du bûcher.

Ce dispositif a deux effets. D’abord, il accélère le rythme : on quitte une ville, on arrive dans une autre, une rumeur enfle, un drame surgit, le juge passe, le feu suit. Ensuite, il installe l’idée la plus forte du livre : la « sorcellerie » n’est pas un cas isolé, c’est une mécanique sociale. Une fois la machine lancée, elle peut s’installer partout, sur n’importe qui.

Entrée en matière : des enfants assassinés, une communauté qui cherche un visage au Mal

Le récit s’ouvre sur Audun-le-Tiche : trois petites filles sont retrouvées mortes dans la forêt, disparues à quinze jours d’intervalle. Le choc est collectif, la douleur devient panique, et la panique exige une explication. L’autrice plante immédiatement ce qui fera la force (et l’horreur) du roman : un crime incompréhensible appelle une cause « surnaturelle », donc un coupable « visible ».

À ce stade, un personnage clé apparaît : le curé Mercier, qui interroge, insiste, attise malgré lui la pression du village. On ne veut pas seulement savoir : on veut punir. Et c’est ainsi que l’affaire « monte » jusqu’à Nicolas Rémy.

Nicolas Rémy : le portrait d’un homme persuadé d’être juste

Le roman n’est pas une hagiographie, et ce n’est pas non plus une caricature. Nicolas Rémy est présenté comme un juriste devenu procureur général, sûr d’agir « pour Dieu », convaincu que sa mission est de traquer les agents de Satan. Le livre rappelle son zèle, son influence, son texte de référence (Démonolâtrie), et surtout le cœur de sa méthode : si l’aveu n’arrive pas, il faut « le jugement de Dieu » – c’est-à-dire la torture.

Ce qui frappe, c’est la manière dont l’autrice rend ce mécanisme psychologique lisible : Rémy ne se voit pas comme un bourreau. Il se voit comme un rempart. Il prie, il se pense protégé, il se croit inspiré. Et parce qu’il se croit inspiré, il ne doute plus, ou rarement. À chaque chapitre, le lecteur assiste à la même bascule : un détail, une rumeur, une jalousie, une singularité physique, une marginalité sociale… et soudain tout devient « preuve ».

Des victimes incarnées : quand la vie ordinaire devient suspecte

La grande réussite romanesque du livre, c’est de donner chair aux accusés. Ils ne sont pas des silhouettes destinées au bûcher : ce sont des couples, des mères, des artisans, des pauvres, des étrangers, des femmes qui soignent, des femmes qui savent trop de choses, ou pas assez.

À Épinal, l’histoire d’Alexia Chapuis et de sa belle-fille Hélène montre comment la rancœur familiale peut se transformer en arme absolue. Le soupçon s’infiltre dans l’intimité, puis la justice s’en empare. Rémy pousse les questions jusqu’au délire (« que fait-on des mort-nés ? »), et lorsqu’aucun aveu ne vient, la torture « tranche » à la place du réel. Neuf bûchers pour une famille : l’image est insoutenable et, précisément, inoubliable.

Plus loin, le roman montre qu’échapper au juge ne signifie pas forcément survivre. Suzanne Gillote, rare suspecte à repartir libre, est ensuite retrouvée pendue : la foule, elle, n’a pas besoin de procès quand elle « sait ».

C’est peut-être l’un des passages les plus modernes du livre : la justice peut relâcher, mais l’opinion condamne quand même.

La Lorraine de la peur : peste, misère, superstition… et besoin d’un bouc émissaire

Le livre rappelle le contexte : guerres de religion, maladies, récoltes incertaines, ignorance médicale, anxiétés collectives. Une phrase du paratexte résume parfaitement ce monde : on cherche une origine « rationnelle » aux malheurs, et l’époque la trouve dans le Diable, donc dans des « agents » à débusquer.

La peste est un personnage invisible mais omniprésent. À Charmes, on voit Rémy se mettre à l’abri pendant que les villes se vident et que les cadavres s’entassent, et, dans ce contraste, la violence judiciaire prend une dimension encore plus dérangeante : la mort rôde partout, mais on choisit malgré tout de fabriquer des coupables, vite, « efficacement ».

La torture comme machine à produire du « vrai »

L’un des enjeux délicats du roman, c’est son rapport à la torture. Viviane Janouin-Benanti ne l’édulcore pas. Le « chirurgien » de Rémy – spécialiste du supplice – revient comme un outil de procédure. Et le livre insiste sur ce point essentiel : la torture ne révèle pas la vérité, elle la fabrique. Rémy veut des aveux, mais surtout des récits, des détails, des noms, des complicités.

C’est là que les scènes de « sabbat » deviennent vertigineuses : sous la douleur, des femmes racontent des orgies, des boucs, des bougies multicolores… Elles finissent par dire la même chose, « sans se concerter », parce qu’il y a un scénario attendu et que la survie (même illusoire) passe par l’obéissance au récit du juge.

Le lecteur comprend alors que la chasse aux sorcières est aussi une chasse aux histoires : on torture pour obtenir un roman conforme à la doctrine.

Un épisode-symbole : la bohémienne et l’âne

Vers la fin, un épisode à Raon-l’Étape agit comme un concentré de tout le livre. Une jeune bohémienne traverse les villages, chante magnifiquement, émerveille. Un curé s’indigne : séduire « juste par la voix », c’est suspect. Rémy est prévenu : « une sorcière subjugue les villages ». Résultat : arrestation, incompréhension (elle ne parle même pas français), torture, puis bûcher – avec l’âne, accusé d’être Satan déguisé.
Cette scène a la brutalité des légendes et la précision d’un mécanisme : la beauté, l’étrangeté, la liberté deviennent des crimes.

Le retour à Audun-le-Tiche : quand l’« inspiration » remplace l’enquête

Le roman boucle enfin sur Audun-le-Tiche, et c’est une conclusion terriblement logique. Les crimes d’enfants reprennent. Rémy est déstabilisé : les sorciers brûlés étaient censés avoir « résolu » le mal. Alors il cherche un signe… et le signe arrive sous forme de vent. « Eureka », décide-t-il : l’assassin est dans la rue du Vent. Il fait arrêter tous les hommes de la rue – ils sont douze, cela suffit – et la torture fait le reste.
On referme le livre avec une sensation d’étouffement : l’erreur n’est pas un accident, c’est une méthode.

Ce que le livre dit (sans sermon) : la tentation éternelle du bouc émissaire

Au-delà des bûchers, Le juge de Dieu parle de nous. Pas au sens facile du « tout se répète », mais au sens précis : face à l’inexplicable, une société peut préférer une explication fausse à l’absence d’explication. Et quand la peur devient collective, elle réclame un rituel : désigner, accuser, purifier. Le texte de présentation insiste d’ailleurs sur cette idée : le livre fait réfléchir au besoin constant de boucs émissaires face aux événements qu’on comprend mal.

Style, ton, expérience de lecture

Le style est direct, visuel, souvent « au plus près » des sensations : rumeurs de village, détails de vêtements, gestes du juge, réactions de foule. C’est un roman qui se lit vite, paradoxalement, parce que chaque chapitre pose une situation nette et une tension immédiate. L’autrice sait aussi varier : misère, jalousie, maladie, fantasmes sexuels projetés sur les femmes, marginalités sociales, superstition religieuse, procédures expéditives.

Il faut prévenir : certaines scènes sont dures. La répétition même (arrestation / torture / bûcher) est éprouvante, mais elle sert le propos : faire sentir l’usure morale, l’industrialisation du soupçon, le moment où l’exception devient routine.

Pourquoi vous aurez envie de le lire

Parce que c’est un roman qui combine trois plaisirs rares :

  1. le frisson du récit criminel (disparitions, rumeurs, procès, chutes),
  2. la puissance d’un grand personnage historique rendu vivant (Rémy, convaincu, glaçant),
  3. et une résonance contemporaine : comment une société bascule quand elle préfère la certitude à la vérité.

On sort de ce livre avec une colère sourde – contre l’injustice, contre l’aveuglement – mais aussi avec une fascination lucide : ce n’est pas seulement l’histoire d’un homme, c’est l’histoire d’un système. Et c’est précisément pour cela qu’on ne l’oublie pas.



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