Une enquête du juge Nourry

de Jean-Paul Grellier

Couverture du livre : Les cornes de pierre

Jean-Paul Grellier signe, avec Les cornes de pierre !, un roman policier historique qui réussit un double pari : offrir une enquête haletante et faire sentir, presque physiquement, une Vendée encore travaillée par les souvenirs de la Révolution, des guerres civiles et de l’épopée napoléonienne. Le livre s’inscrit dans une série (« Une enquête du juge Nourry »), et l’on retrouve un duo efficace : Simon Nourry, jeune juge d’instruction, et Jean Jeanneau, gendarme à cheval, bras droit aussi terre-à-terre que loyal.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont Jean-Paul Grellier installe un climat. D’un côté, une France de la Restauration, avec ses autorités, ses notables, ses réseaux, ses prudences politiques. De l’autre, une campagne et des petites villes où le passé n’est pas « derrière », mais sous la peau : un drame ancien peut ressurgir à l’occasion d’un meurtre, une vieille légende peut servir de rideau de fumée, et une pierre ramassée dans les feuilles mortes peut devenir la clef d’un mécanisme criminel. Le roman aime les seuils : entre la superstition et la raison, entre l’histoire officielle et les histoires qu’on se raconte au coin du feu, entre la justice et la vengeance.

Une « corne du diable » dans les bois : le point de départ

L’intrigue démarre sur une scène presque primitive : un vagabond, Barnabé, est retrouvé assassiné près de Vouvant, dans une forêt lourde de pluie et de rumeurs. Sur place, Simon Nourry découvre un objet étrange : une pierre sculptée de volutes, que le curé du coin interprète avec aplomb comme une « corne du diable ».

On pourrait croire à un folklore de village, vite balayé par un magistrat rationnel. Sauf que Jean-Paul Grellier a l’intelligence de faire de cette superstition non pas un gadget, mais un moteur narratif : la légende attire l’attention, et l’attention révèle un détail capital.

Car la « corne » n’est pas qu’une bizarrerie décorative. Nourry et Jeanneau comprennent qu’elle a servi d’outil : le meurtrier a rempli de sang de minuscules gravures, puis a tamponné le front de la victime, y imprimant une figure nette, comme un sceau.

Et ce sceau reproduit l’alignement géométrique d’une carte à jouer : un sept.

Le roman bascule alors : on n’est plus dans le « fait divers » d’un vagabond tué dans un bois, mais devant une mise en scène réfléchie, une signature, peut-être le début (ou la reprise) d’une série.

Ce détail est l’une des meilleures trouvailles du livre : à la fois visuel, symbolique, et terriblement inquiétant. Un tampon, c’est administratif, froid, « moderne ». Le sang, lui, est archaïque. Jean-Paul Grellier marie les deux et fabrique une image qui reste.

Une série qui s’élargit : sept signes, plusieurs morts, une logique cachée

Très vite, l’enquête révèle que Barnabé n’est pas un cas isolé. D’autres hommes – des figures de l’ombre, journaliers, errants, ou anciens soldats tombés bas – ont connu une fin similaire. Le roman cite explicitement plusieurs victimes et jalons : Pétraud, assassiné près d’un canal ; Zèbe, retrouvé au Charruau ; Nazaire Faugoux, tué au bois de l’Ermite ; et l’idée qu’un autre meurtre, à Maillezais, pourrait appartenir au même fil.

À chaque étape, une pierre – que l’on apprendra à mieux nommer – revient comme une obsession.

Cette pierre, Jean-Paul Grellier l’ancre dans un mélange très séduisant de savoirs : le curé parle « diable », un notable érudit, Nicolas Barbarit, collectionneur de curiosités, parle de vieilles pierres et d’objets ramenés « du bout du monde », et introduit l’idée d’un regard plus scientifique sur ces trouvailles.

Plus tard, Nourry cherchera même à faire établir l’origine des fossiles par un jeune savant, façon de rappeler qu’au début du XIXᵉ siècle, la science et la superstition cohabitent encore dans les mêmes rues. (Et que la vérité, elle, peut emprunter les deux chemins.)

Le « sept » devient alors un ressort dramatique redoutable. Sept signes gravés, sept positions, sept « places » à remplir : le lecteur, comme l’enquêteur, se met à compter. Qui est le prochain ? Qui manque ? Et surtout : à qui ce message est-il destiné ? Le roman suggère que la mise en scène ne cherche pas seulement à « signer » un crime, mais à parler à quelqu’un, à réveiller une mémoire, à faire peur à une cible bien plus haute que les pauvres diables retrouvés dans les marais.

Le passé remonte : Salenceau, le Charruau, et une affaire d’État

Le cœur historique du roman se dévoile par paliers, et c’est là que Jean-Paul Grellier se distingue : il ne plaque pas un « cours d’histoire » sur une intrigue policière ; il fait de l’histoire la matière même du mystère.

Un nom finit par aimanter tous les soupçons : Maximilien de Salenceau. Le procureur Auzanneau – personnage clé, nerveux, hanté – affirme avec une conviction presque maladive : « Il est revenu. »

S’ensuit un récit glaçant, qui remonte à 1787 : Maximilien, jeune cadet violent, viole une jeune fille promise à son frère, puis poignarde ce dernier lors de l’altercation.

Dans un autre aveu, on comprend que la victime de ce viol n’est pas n’importe qui : Charlotte Auzanneau, la sœur du procureur.

D’un coup, la peur du procureur, ses silences, ses emportements, prennent un relief tragique : l’enquête touche à une blessure intime, enfouie depuis des décennies.

Puis vient l’épisode du moulin du Charruau, début 1804 : une diligence transportant une somme énorme (cent mille francs-or) est attaquée dans un endroit « coupe-gorge », et l’affaire aurait été étouffée parce qu’elle relevait de la raison d’État.

On évoque une « bande du serpent », un chef portant une médaille en forme de serpent, des complices dispersés, des policiers de Paris qui emportent le dossier…

Tout cela donne au roman une profondeur particulière : la justice locale se heurte à des zones grises où les puissants décident de ce qui doit être su, et de ce qui doit disparaître.

En termes de suspense, c’est extrêmement efficace, parce que l’énigme n’est plus seulement : « qui a tué ? », mais « qui peut se permettre de tuer – et de survivre ensuite ? ».

Deux cavaliers, une mission, une ombre napoléonienne

Parallèlement, Jean-Paul Grellier sème une autre piste : celle de deux personnages venus d’ailleurs, anciens soldats, porteurs de secrets. Dès le début, on croise le capitaine Fouildrit et Gomêche, ex-napoléoniens au passé trouble, décidés à « régler des comptes » en Vendée.

Cette paire fonctionne comme un roman dans le roman : l’un, stratège, parle de mission ; l’autre, fidèle, suit « tel un chien et son maître ».

On comprend aussi que l’époque est politiquement explosive : sociétés secrètes, surveillance, peur des complots ; la police et le pouvoir central ne sont jamais loin.

Ce fil « napoléonien-espionnage-sociétés secrètes » donne une saveur singulière à l’ensemble : l’enquête de Nourry n’avance pas dans un monde neutre, mais dans un paysage où chaque camp (royalistes, libéraux, anciens militaires, notables) possède ses réseaux, ses protections, ses haines recuites.

Une figure fascinante : Héloïse, et la morale de l’enquête

Sans dévoiler mécaniquement chaque retournement (le roman en offre beaucoup), il faut dire un mot de ce qui fait, à mon sens, la force émotionnelle du livre : sa capacité à déplacer la question morale. À mesure que Nourry remonte la piste, il croise une femme, Héloïse Fontdenis, modiste en vue à Fontenay, apparemment rangée.

Or le roman l’amène peu à peu à envisager l’impensable : derrière la respectabilité, il peut y avoir une identité construite, un passé d’aventurière, et surtout une logique de vengeance qui ne s’arrête pas aux catégories simples du bien et du mal.

Le dilemme de Nourry devient explicitement intérieur : même s’il parvient à rassembler des indices, a-t-il « envie » de faire condamner celle qu’il comprend trop bien ?

Cette hésitation, loin d’affaiblir l’enquête, lui donne une épaisseur humaine : la justice n’est plus un mécanisme automatique, mais une pratique exercée par des êtres sensibles, dans un monde où la loi a parfois laissé passer l’horreur.

Jean-Paul Grellier réussit ici quelque chose de délicat : il fait exister une forme d’empathie sans basculer dans l’excuse facile. Le livre rappelle que certains crimes anciens sont restés impunis, que les victimes ont été broyées, que la société a préféré oublier. Et il pose, sans sermon, la question qui dérange : quand la justice a failli, que reste-t-il aux survivants ?

Écriture, rythme, et plaisir de lecture

Sur le plan du style, Les cornes de pierre ! est généreux. Jean-Paul Grellier aime les descriptions (la pluie, les forêts, les ruines, les routes), et il sait rendre une ville « endormie » comme Vouvant chargée de légendes – Mélusine, donjon, pierres – sans tomber dans la carte postale.

Il aime aussi les scènes de cabinet de curiosités, les discussions d’auberge, les repas (un civet, une galette…), ces détails qui donnent au roman son grain et son ancrage.

Le rythme, lui, est construit par une chronologie serrée : les chapitres datés donnent l’impression d’une traque qui s’accélère, d’un filet qui se resserre.

Et l’auteur maîtrise un art très « polar » : poser une hypothèse, la contredire, déplacer le soupçon, puis révéler un élément ancien qui reconfigure tout. La question « sept ou huit au Charruau ? » devient par exemple un nœud logique obsédant, qui force Nourry à penser la série comme une liste et non comme une succession d’accidents.

Quelques lecteurs pourront trouver que la galerie de personnages est ample (notables, militaires, procureurs, informateurs, figures de l’ombre). Mais le roman fournit des « repères » utiles et, surtout, cette densité sert l’effet recherché : une petite société où tout le monde se connaît, où les alliances comptent, où l’on peut être protégé… ou traqué.

Pourquoi ça donne envie

On referme (ou plutôt on a envie de refermer) ce roman avec la sensation d’avoir traversé un monde : celui d’un territoire qui panse ses plaies, où la violence d’hier produit encore des monstres, des silencieux, des héros fatigués. Les morts ne sont pas seulement des « corps » utiles au suspense : ils sont les cailloux d’un chemin qui mène à une vérité plus large, mêlant trauma, pouvoir, mémoire et identité.

Et puis il y a cette invention centrale – les « cornes de pierre », ces ammonites gravées, utilisées comme sceaux sanglants – qui fait du roman un polar immédiatement reconnaissable. On peut aimer les énigmes, on peut aimer l’histoire, on peut aimer les atmosphères de bocage et de marais : ici, tout s’assemble.

Enfin, l’enquête du juge Nourry a quelque chose de profondément romanesque parce qu’elle n’est pas seulement une victoire de l’intelligence. Elle est un combat contre le cynisme, contre l’oubli, contre les dossiers qu’on fait disparaître, contre les vérités qu’on enterre. Quand l’État s’en mêle, quand les puissants veulent refermer le couvercle, que peut encore un magistrat de province ?

Pour un large public, c’est précisément ce mélange qui fait mouche : on suit une enquête, on apprend au passage (sans leçon), on frissonne, on doute, on s’attache. Et surtout, on a envie d’aller jusqu’au bout pour savoir ce que « valent » réellement la justice et la vérité dans un pays où le passé a laissé, partout, ses cicatrices. Si vous aimez les polars historiques à la Pierre Michon des sous-bois (l’atmosphère), à la procédure (les indices, les interrogatoires) et aux secrets de famille qui s’étirent sur plusieurs générations, Les cornes de pierre ! a de fortes chances de vous happer.



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