13 affaires criminelles

de Serge Janouin-Benanti

Couverture du livre : Les empoisonneurs

Un recueil où le poison raconte une époque

Avec Les empoisonneurs – 13 affaires criminelles, Serge Janouin-Benanti propose un livre à la croisée du fait divers, du récit judiciaire et de la nouvelle. Le pacte est clair : ces histoires s’inspirent de faits réels et s’appuient sur des archives et journaux d’époque, revendiqués en fin d’ouvrage.

Le thème – l’empoisonnement – pourrait sembler monotone : même arme, mêmes symptômes, mêmes soupçons. Or le livre réussit l’inverse : il montre que le poison n’est pas seulement une substance, mais une stratégie, une langue secrète qui varie selon les milieux sociaux, les époques, les relations (couple, famille, voisinage, travail) et l’état des sciences. D’une affaire à l’autre, on voit se rejouer le même drame : une mort qui devrait passer pour « naturelle », des corps qu’on enterre trop vite, des médecins hésitants, puis l’enquête – et, parfois, l’analyse chimique qui fait basculer le doute.

Le fil rouge le plus passionnant, c’est précisément la progression de la preuve : d’un temps où l’on signe des certificats de décès « sans sourciller », à un moment où l’appareil de Marsh, les autopsies et les batailles d’experts deviennent des personnages à part entière.

Et, à côté de la science, il y a la société : l’opinion publique, la presse, la foule, la rumeur, mais aussi la politique – jusqu’à la grâce présidentielle qui reconfigure la fin des histoires.

Ci-dessous, une présentation rapide de chacune des 13 affaires (dans l’ordre du livre), puis une critique d’ensemble.


Les 13 affaires, une à une

1) Les empoisonneuses de Marseille

À Marseille, des veuves et une tireuse de cartes se retrouvent prises dans une mécanique collective : on se transmet des « poudres », on promet des morts lentes « qui paraîtront naturelles », et l’on s’appuie sur un herboriste inquiétant, Joye, dont la « compétence » tient autant de la boutique que du folklore. Les maris meurent, les médecins se trompent, et l’affaire enfle jusqu’au procès d’Aix. Les accusés minimisent, se renvoient la faute ; la foule, elle, applaudit parfois, hue souvent. Le verdict tombe : peines lourdes, travaux forcés, hiérarchie de culpabilités qui ne satisfait personne, comme si la ville entière se découvrait complice d’un marché souterrain du meurtre.

2) Les gâteaux empoisonnés de Tarbes

Ici, le poison voyage par colis. Gérard Contre, instituteur, prépare des gâteaux pour Fortuné Cabarrou ; dans cette circulation banale se glisse l’irréparable : un employé des postes, Borromée, mange et meurt, et l’affaire se complique parce que l’intention et la cible deviennent floues. Le procès ne statue pas comme un roman policier net : les jurés hésitent, distinguent l’empoisonnement réussi de la tentative, accordent des circonstances atténuantes. Contre s’effondre à l’annonce du jugement. Cette nouvelle a le goût amer des drames « par ricochet » : le poison ne frappe pas toujours la personne qu’on vise, et la justice, elle, doit trancher malgré l’imperfection des certitudes.

3) L’empoisonneuse d’Anvers

Marie-Thérèse Joniaux-Ablay se met en scène dans une lettre à la presse : elle clame son innocence, construit un dossier, invoque les défauts d’autopsie, réclame qu’on la juge « avec calme ». Mais l’affaire est tentaculaire : décès successifs dans l’entourage, soupçons d’intérêts financiers, chimie (morphine relevée pour l’un des morts), et une bataille de procédures où la défense essaie de retourner les incertitudes scientifiques contre l’accusation. Ce qui fascine, c’est la dimension « moderne » : communication, opinion, stratégie narrative d’une accusée qui veut gagner la guerre du récit autant que celle du tribunal. Une histoire où le poison tue – mais où les mots tentent aussi d’innocenter, d’embrouiller, de survivre.

4) Je voudrais juste que vous soyez morts

Dans la famille Trenque, la mort s’installe comme une habitude : maladies répétées, agonies, douleurs, et cette impression que le malheur s’acharne. Françoise Trenque, au centre du drame, est soupçonnée d’avoir administré de l’arsenic (et d’autres substances) à des proches, sur une durée qui transforme le crime en climat. Le récit insiste sur la lenteur : on s’habitue aux symptômes, on cherche des explications, on soupçonne parfois la sorcellerie ou le destin, jusqu’à ce qu’une instruction ramène tout à des gestes concrets. C’est l’une des nouvelles les plus oppressantes : l’empoisonnement n’y est pas un « coup », mais une usure, une manière de faire disparaître l’autre sans bruit, en gardant le masque du soin.

5) Mais je n’ai rien fait, moi !

Le curé Gothland devient l’axe d’une affaire où se mêlent pouvoir moral, secrets intimes et poison domestique. Autour de Fanny, des soupçons s’accumulent : enterrement trop rapide, malaise de la famille, lettres, puis exhumation et analyses. L’histoire bascule quand on comprend comment l’arsenic a pu être obtenu « sans difficulté » et introduit dans des boissons sucrées – et comment l’horreur réelle ne ressemble pas à l’idée qu’on se fait d’une mort « propre ». Le plus marquant reste la chute : la sanction ne s’arrête pas au tribunal, elle continue au bagne et jusque sur la mer, comme si la nouvelle suivait la logique d’un châtiment interminable, loin des regards, loin des certitudes.

6) Mon bon droit

Fernand Leborre, pharmacien de formation, incarne une autre figure : non plus l’empoisonneur « familial », mais l’homme humilié, persuadé d’être dans son droit, prêt à prouver sa valeur par la destruction. Ici la technique compte : la strychnine, la préparation, la ruse, mais aussi l’orgueil d’un accusé que les experts, les juges et les jurés dissèquent comme un cas moral. Le procès débouche sur la peine de mort… aussitôt reconfigurée par la grâce présidentielle, systématique sous Fallières. Le texte montre alors quelque chose de rare : une affaire criminelle où la fin n’est pas seulement « coupable/non coupable », mais une réflexion sur la peine, la responsabilité, et la façon dont l’État reprend la main – même après le verdict.

7) Doux lapin et tendre caille

Avec Jacquemard et Françoise Briot, on entre dans une affaire au long cours, presque « sérielle », où l’arsenic circule à l’intérieur d’un foyer élargi : épouse, proches, animaux utilisés comme tests, et ce sentiment glaçant d’une cuisine devenue laboratoire. Le récit donne à voir l’enquête qui se construit par strates : soupçons, contradictions, aveux partiels, puis le verrouillage judiciaire. Jacquemard tente même de se suicider en prison – signe que la narration ne cherche pas le spectaculaire, mais l’irrémédiable. Au procès, la prudence de l’accusation se lit dans la multiplication des questions posées aux jurés, typique des dossiers d’empoisonnement où le doute rôde. Verdict final : culpabilité, pas de circonstances atténuantes, la mort.

8) Vengeance posthume

Édouard Martiné est assureur, baratineur, rongé par les dettes ; il s’approche d’Ernestine, sa nièce, avec un mélange de pitié jouée et de pression affective, jusqu’à faire signer une assurance-vie à son profit. Puis il « soigne » : liqueur de Fowler, arsenic dissimulé, aggravation progressive. La scène de l’enterrement stoppé par le juge de paix, cercueil scellé, autopsie ordonnée, donne à la nouvelle une tension de théâtre. Martiné croit s’en tirer ; la seconde expertise, spécialisée, le rattrape : strychnine, arsenic, puis exhumation du frère Léon. Le verdict est implacable : peine de mort, commuée ensuite en travaux forcés à perpétuité. Ici, la « vengeance » est double : celle des morts, mais aussi celle de la preuve.

9) Laissez dormir les morts

Jeanne Gilbert glace tout le monde parce qu’elle ne joue pas le rôle attendu : au deuil, elle a « l’œil sec », et cette absence d’émotion devient un indice social autant qu’un soupçon moral. Dans un univers de cohabitation familiale, de ressentiment et d’étouffement, la mort se répète (beau-père puis belle-mère), et la rumeur fait son travail. Le procès met en scène l’argument classique : « pas de preuve directe », « monstre ou victime », « doute ». Pourtant le jury tranche : culpabilité avec circonstances atténuantes, travaux forcés à perpétuité. La nouvelle est forte parce qu’elle ne repose pas sur une révélation finale, mais sur une ambiance : celle d’une maison où l’on voudrait que les morts « dorment » – et où, justement, ils ne dorment pas.

10) Condamné à mort par persuasion

Aymé prépare sa vengeance comme une opération logistique : gâteaux achetés dans plusieurs pâtisseries, boîtes acquises la veille, lettres dictées à un écrivain public, arsenic conservé depuis des années et dissimulé comme une réserve artisanale. Il perce, verse, lisse, sucre – jusqu’à rendre l’appétissant mortel. Le détail est effrayant : la poudre blanche ressemble au sucre glace. Mais la véritable singularité du récit est judiciaire : la condamnation à mort est aussi une affaire de psychologie et de « mise en scène » du procès, comme si l’accusé n’était pas seulement jugé sur un acte, mais sur sa capacité à entrer dans le dispositif qui le condamne. Une nouvelle sur la préméditation, et sur la manière dont la justice fabrique aussi des comportements.

11) Je vais tous vous tuer !

Avec Louis Edmond Baude, le poison sort de la sphère du couple et devient presque un attentat social. Baude, en conflit avec son patron boulanger, choisit une matière première collective : la farine. Le résultat est massif : des centaines de personnes souffrent, un chien meurt, et la panique révèle la fragilité d’une ville quand l’alimentation commune devient suspecte. Le procès ne se termine pas simplement par la sentence : la victime principale, le patron, demande la clémence, une pétition circule, et le président Grévy gracie Baude, commuant la mort en bagne. La nouvelle montre un autre visage du crime : celui qui empoisonne « tout le monde » et se retrouve pourtant rattrapé par l’humanité inattendue de ceux qu’il a frappés.

12) Les vieux

Henri Kaetzel parle comme un homme assiégé : il se croit entouré d’héritiers impatients, humilié, remplacé, « enterré » avant l’heure. Le poison devient alors une arme de contrôle, un ultime moyen de punir – et de prouver qu’on compte encore. On est loin des intrigues sophistiquées : ici, c’est la brutalité du geste, l’amertume, la maison familiale transformée en piège. La nouvelle frappe par son malaise contemporain : conflits d’argent, dépendance, ressentiment envers les proches, soupçon permanent. L’empoisonnement apparaît comme une vengeance d’ancien, mais aussi comme une défaite : celle de la parole, du lien, de la confiance. Une histoire courte, sèche, qui laisse un goût de cendre.

13) Rien à comprendre ?

Anne-Marie Boeglin, à Stetten, se retrouve au centre d’une tempête où s’emmêlent morale, sexualité, honneur familial, et accusation d’empoisonnement. Le récit suit la trajectoire paradoxale d’une femme condamnée à mort puis acquittée lors d’un second jugement – une péripétie que l’administration elle-même finit par « dissoudre » dans un rapport statistique, comme si l’affaire dérangeait trop pour rester lisible. Cette conclusion est brillante, presque ironique : le vrai scandale n’est plus seulement le poison, mais l’archive, la trace, la façon dont la bureaucratie peut effacer la singularité d’un destin. « Rien à comprendre ? » : si, justement. On comprend que la justice est aussi une narration, et que certaines narrations sont volontairement rendues confuses.


Critique d’ensemble

Une galerie de crimes, mais surtout une galerie de relations

Ce qui donne envie de lire ce recueil, ce n’est pas uniquement le frisson du « crime vrai ». C’est la manière dont l’auteur montre que l’empoisonnement est presque toujours un crime de proximité. On n’empoisonne pas de loin : on sert, on soigne, on sucre, on prépare, on observe la victime. Même quand le poison circule par la poste (Tarbes) ou par la farine (Baude), l’acte conserve une intimité paradoxale : il passe par des objets quotidiens, des gestes ordinaires.

Résultat : chaque nouvelle est aussi une radiographie d’un lien social. Le couple adultère et la « solution » radicale (Marseille), l’oncle qui transforme l’assurance-vie en piège (Martiné), la bru qui étouffe dans la cohabitation (Jeanne Gilbert), l’homme humilié qui revendique son « bon droit » (Leborre). L’arme est la même, mais le moteur psychologique change à chaque fois : désir, peur, avidité, rancune, orgueil, désespoir.

Un vrai plaisir de lecture : le rythme du fait divers… sans le sensationnalisme facile

Le livre emprunte au fait divers sa meilleure qualité : l’efficacité. Les débuts accrochent souvent par une scène (un salon, une chambre mortuaire, une discussion) qui installe immédiatement un décor et un malaise. Puis vient la mécanique : indices, témoignages, expertise, procès. Cette structure répétitive pourrait lasser ; elle devient au contraire un confort, parce que l’auteur varie les focales : parfois le récit est très « enquête », parfois très « tribunal », parfois presque « chronique sociale ».

Ce qui est appréciable pour un large public, c’est la lisibilité : on comprend les enjeux sans être juriste ni toxicologue. Quand la chimie intervient, elle n’écrase pas la narration ; elle l’aiguise. L’appareil de Marsh, par exemple, n’est pas présenté comme un cours, mais comme un tournant dramatique : la possibilité, enfin, d’arracher le poison à l’invisible.

Le lien entre les nouvelles : l’invisible, et la bataille pour le rendre visible

Le fil secret du recueil, c’est la lutte entre l’invisibilité du poison et l’effort collectif pour le nommer.

  • Invisibilité médicale : combien de médecins signent « mort naturelle », se trompent, hésitent, sont manipulés par des symptômes contradictoires.
  • Invisibilité sociale : la maison, le presbytère, la cuisine, lieux supposés protecteurs, deviennent des scènes de crime.
  • Invisibilité judiciaire : dossiers complexes, jurés enclins au doute, stratégies procédurales, et parfois archives qui « rangent » un scandale au fond d’une colonne chiffrée.

Ce lien donne au recueil une cohérence forte : on lit treize variations sur la même question – comment prouver ce qu’on ne voit pas ? Et, derrière, une autre question plus contemporaine qu’elle n’en a l’air : qui a le pouvoir de dire la vérité ? Le médecin ? Le chimiste ? Le juge ? La presse ? L’accusé lui-même, lorsqu’il écrit une lettre au journal pour contrôler le récit ?

La justice comme deuxième roman : verdicts, grâce, et « après »

Autre réussite : beaucoup d’affaires ne s’arrêtent pas au verdict. La grâce présidentielle (Grévy, Fallières) ou la commutation donnent aux fins un relief moral : la peine de mort est prononcée, puis absorbée par une décision politique – parfois au nom d’un principe, parfois sous la pression de pétitions et de victimes.

Le livre rappelle ainsi que le « crime » ne vit pas seulement dans le tribunal : il se prolonge dans l’opinion, dans l’administration, dans la prison, dans le bagne. C’est un point qui rend la lecture addictive, parce qu’on tourne les pages non seulement pour savoir « qui a fait quoi », mais pour découvrir ce que la société fait du coupable.

Quelques limites (qui n’enlèvent pas l’envie)

Si l’on cherche une rigueur universitaire, on peut parfois rester sur sa faim : la forme « nouvelle » implique des ellipses, des accélérations, une dramatisation assumée. Mais c’est aussi ce qui rend le recueil accessible et vivant. On est moins dans une thèse que dans une narration documentée, revendiquée comme telle par le cadre « contes cruels et véridiques » et par la liste de sources en fin d’ouvrage.


Pourquoi lire Les empoisonneurs ?

Parce que le livre réussit un tour difficile : faire de treize affaires une seule grande histoire – celle d’une époque où l’on enterre trop vite, où l’on soupçonne trop tard, et où la vérité dépend d’un mélange instable de science, de morale et de récit. Et parce qu’au fil des pages, on se surprend à lire autre chose qu’un catalogue de crimes : une anthologie de passions ordinaires qui, un jour, basculent dans l’irréparable.



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