13 affaires criminelles ferroviaires

de Serge Janouin-Benanti

Couverture du livre : Les trains du crime

Il suffit d’un quai, d’un sifflet, d’un compartiment fermé… et l’ordinaire bascule. Les trains du crime prend un décor familier – le rail, ses gares, ses horaires, ses couloirs étroits – pour en faire un théâtre à huis clos où tout peut arriver : la cupidité, la vengeance, la folie, la politique, la guerre, et parfois l’erreur judiciaire. Le pari du recueil est limpide : raconter treize affaires criminelles liées au monde ferroviaire, non pas comme une simple collection de faits divers, mais comme une traversée de la modernité, de ses promesses et de ses zones d’ombre.

Ce qui frappe d’abord, c’est la variété des crimes. On ne lit pas ici « treize fois le même meurtre dans un wagon ». Le rail est tour à tour : un progrès imposé (et détesté), une opportunité de vol, un endroit rêvé pour disparaître, un outil de sabotage, une arène de rumeurs, un espace d’anonymat, puis un enjeu de guerre. Le livre déroule ainsi une chronologie implicite : des débuts du chemin de fer, quand la voie ferrée arrache des terres et fait naître une haine « anti-rails », jusqu’aux années noires où l’infrastructure devient stratégique et mortelle.

L’écriture, elle, privilégie le récit. On sent une volonté de faire revivre : la fatigue d’un wagon-poste en pleine nuit, l’atmosphère d’un procès, la texture sociale d’un village qui se déchire, la mécanique d’une enquête qui patine ou s’emballe. L’auteur ne se contente pas d’énoncer les faits ; il reconstitue les cadres, les mentalités, les angles morts. Et surtout, il exploite ce que le train produit de particulier dans le crime : des trajets qui brouillent les alibis, des compartiments qui enferment, des gares qui avalent et recrachent des inconnus, des vitesses qui effacent les traces.

Le lien entre les nouvelles se fait alors naturellement : chacune explore une facette du même paradoxe. Le chemin de fer promet l’ordre (des horaires, des règles, des contrôles), mais il fabrique aussi du désordre : des occasions, des tensions, des angles morts où la violence s’insinue. Et à mesure que l’on avance, la question devient obsédante : dans un monde qui se modernise, est-ce la justice qui progresse… ou seulement la sophistication des crimes et des mensonges ?


Les 13 affaires, présentées et résumées

1) Pas de rails chez moi ! (Affaire Mellet, Henry, Dumarest)

Une propriétaire, Emma Dumarest, refuse que la voie ferrée traverse son terrain : la modernité vient « chez elle », et elle la combat avec une obstination qui tourne au bras de fer judiciaire… puis au sabotage. Procès, décisions, contre-décisions : l’affaire ressemble à une guerre d’usure, où l’on mesure à quel point l’arrivée du rail peut déchirer un territoire et des vies. Et derrière la querelle de propriété se cache une question explosive : jusqu’où un individu peut-il aller pour dire non à un projet « d’intérêt général » ? La frontière entre résistance et délit devient un fil de fer tendu au-dessus des traverses.

2) Première malle sanglante (Affaire Jean-Nicolas Blétry, Françoise Lallemand)

Un corps, ou ce qu’il en reste, voyage en morceau : la « malle » fait entrer le rail dans une modernité macabre, celle où l’on peut transporter l’horreur comme un colis. L’enquête progresse, les soupçons se resserrent, mais la justice se heurte à un problème vertigineux : l’identité de la victime demeure incertaine, et l’ombre du doute ronge le dossier. Le procès devient une scène cruelle où l’on tente de juger sans certitude, et l’issue laisse un goût de frustration glaçante : malgré les accusations, l’affaire se referme sans vérité pleine, comme si le train avait emporté le dernier indice dans son fracas.

3) À bas le chemin de fer !

Ici, le crime est collectif, presque politique : la haine du rail explose quand l’ordre vacille. Dégâts massifs, procès multiples, foule « passionnée », actes d’incendie et de destruction… Le récit montre une France où le chemin de fer n’est pas encore une évidence, mais un symbole : du progrès imposé, des intérêts privés, des bouleversements immédiats. La justice tente de trier la responsabilité dans le chaos : beaucoup sont acquittés faute de preuves, quelques-uns servent d’exemples, dont Eugène Fiolet condamné malgré son étrange justification de « chef de peloton » improvisé. Une affaire où la violence vise moins des personnes que l’idée même du rail.

4) Le train des plaisirs (Affaire Jaillet)

Changement de tonalité : pas de sang, mais du scandale, de l’ambigu, et cette zone grise où le wagon devient un espace de transgression. Entre apparences respectables, hypocrisies et récit d’audience, l’affaire s’amuse (et grince) de ce que le train autorise : des rencontres, de l’anonymat, des gestes qu’on ne ferait pas ailleurs – ou qu’on nie ensuite. Le procès prend des airs de comédie sociale, mais une comédie acide : on juge des mœurs autant que des faits, et l’on comprend que le « crime » peut aussi être celui d’une réputation brisée par le simple récit d’un trajet.

5) Assassinat en wagon (Affaire Guillaume Bayon)

Un meurtre dans un espace clos : la recette du cauchemar ferroviaire. Bayon passe à l’acte pour voler, avec une brutalité qui fait du wagon un piège. Ce qui marque ici, c’est la mécanique implacable : l’enquête remonte, la justice accélère, l’opinion s’enflamme – « on voit bien que c’est un assassinat en chemin de fer », lâche le condamné dans ses dernières heures. Le récit de l’exécution, sec et presque clinique, ajoute un vertige : le train a été le théâtre, mais aussi le catalyseur d’une justice expéditive, comme si la modernité réclamait, elle aussi, sa réponse rapide.

6) Le naufrageur de trains (Affaire Jean Amiot)

Le rail devient cible : sabotage, déraillement, morts – et une enquête qui patine pendant des années, jusqu’au jour où un détenu dénonciateur rallume la machine judiciaire. Amiot est-il coupable ? Le livre installe un malaise durable : preuves maigres, témoignage douteux, mémoire défaillante… et pourtant la société ne supporte pas l’idée d’un crime « impuni ». Au second procès, les jurés condamnent, mais accordent des circonstances atténuantes : 20 ans de travaux forcés, comme un compromis entre la certitude impossible et la nécessité de punir. L’affaire dit beaucoup sur la peur collective : un train qu’on peut faire dérailler, c’est la confiance publique qui déraille aussi.

7) Affaire d’État (L’assassinat du préfet Barrême)

Ici, le crime change d’échelle : un préfet retrouvé mort près de la voie, et l’État tout entier qui s’agite – ou panique. L’enquête se brouille, les indices disparaissent, le wagon est nettoyé avant même qu’on comprenne l’importance des traces. Et surtout, derrière le meurtre, plane le spectre d’un scandale politique : l’argent, les « fonds », les secrets qu’il faudrait à tout prix empêcher d’éclater. Le livre raconte alors moins « qui a tué » que « comment on empêche qu’on sache ». Le coup de maître narratif, c’est cette sensation d’étouffement : au bout du compte, le nom de l’assassin reste inconnu, et le lecteur comprend que l’impunité peut aussi être une décision tacite.

8) Train de nuit (Affaire Roger Roques)

Un jeune homme bien mis, une première classe, une voyageuse seule : tout semble calme – et c’est justement ce que le criminel exploite. Roques observe, attend « l’heure fatidique », sort ses flacons, cherche l’endormissement parfait… Le train de nuit devient un laboratoire de prédation, où l’élégance sert de camouflage. L’agression sur Louise Pitiot a la violence des crimes opportunistes, mais aussi l’horreur des récits où la victime survit assez pour accuser. Au procès, Roques invente une défense cynique, inverse les rôles, tente de salir. La condamnation aux travaux forcés à perpétuité referme l’affaire, mais laisse une impression persistante : la nuit ferroviaire, c’est l’anonymat porté à son maximum.

9) L’express de 22 h 35 (Affaire Tapon)

Un village, un drame, puis un autre : une mort d’abord interprétée, discutée, soupçonnée, et une seconde mort qui enflamme les clans. Tapon devient le centre d’un feuilleton judiciaire et social : culpabilité présumée, alibis contestés, rumeurs, fractures locales. Le procès est raconté comme une bataille d’opinion, où l’avocat retourne le doute et où la salle veut une histoire plus qu’une vérité. Verdict : acquittement. Mais l’acquittement n’éteint rien ; il attise. La rumeur ira jusqu’à annoncer sa mort, fausse, comme si la communauté avait besoin d’un dernier épisode. Un chapitre fascinant sur la justice rendue… et la justice « ressentie ».

10) L’attaque du fourgon postal (Albinet, Morin, Roche)

Dans un wagon-poste, on ne transporte pas seulement des lettres : on transporte une fortune. Une nuit de novembre, l’express 16 roule au pas à cause de travaux ; à bord, Taldir et Féline manipulent des caissettes et des sommes vertigineuses. Et dehors, des hommes attendent l’instant. L’affaire est un pur récit de hold-up ferroviaire : complices, cavales, indicateurs, arrestations parfois absurdes, et surtout la figure d’Albinet, ancien du rail, ancien du bagne, évadé à répétition, devenu « l’homme le plus recherché ». Au procès, les peines tombent : perpétuité pour Morin, mort pour Albinet (peine ensuite discutée), et des condamnations qui disent la peur d’un banditisme moderne.

11) Le crime du Paris-Montargis (Affaire Georges Graby et Henri Michel)

Un compartiment, une voyageuse, deux hommes qui cherchent l’argent… et la violence qui s’emballe. Mme Goüin est agressée, assassinée et dépouillée dans le train, et l’affaire bascule aussi sur un terrain institutionnel : celui de la justice militaire, des jeunes soldats, de la discipline, du châtiment exemplaire. Le livre met en scène la brutalité du crime, mais aussi celle des sentences : la mort prononcée contre Graby (commuée ensuite), vingt ans de travaux forcés pour Michel. Ce chapitre serre la gorge parce qu’il montre un détail terrible : dans le train, l’ordinaire n’a pas de refuge – ni pour la victime, ni pour ceux que la justice va broyer ensuite, qu’ils soient monstres ou imbéciles tragiques.

12) Sacrifice ultime

Ici, le crime se déguise en accident, et le rail devient un décor idéal : qui saura vraiment ce qui s’est passé entre deux gares ? L’affaire tourne autour d’un homme qui semble organiser sa propre mort pour protéger les siens, dans un montage où assurances, blessures et mise en scène se mêlent. La force du chapitre est moins dans le « coupable » que dans l’énigme morale : jusqu’où peut-on aller par amour, par désespoir, par sens du devoir familial ? Le train, en emportant le corps, emporte aussi une part de certitude. On sort de là troublé, parce que la frontière entre crime, suicide et sacrifice n’a plus de nom clair.

13) Un cheminot courageux, parmi d’autres

Dernier arrêt : la guerre, et un autre type de crime – celui d’un système. Le récit suit Maurice Bretaud, cheminot résistant arrêté, torturé, puis déporté. Ici, le rail n’est plus un simple décor : il est un enjeu stratégique, une artère de l’occupant, un outil de contrôle – et aussi une voie vers l’enfer des camps. Le chapitre est poignant parce qu’il refuse l’héroïsme « facile » : il montre la souffrance, l’attente, l’impuissance des proches, et la fin atroce. Bretaud ne survit pas ; mais le livre le place en conclusion comme un rappel : le train transporte des voyageurs, des marchandises, des secrets… et parfois l’histoire la plus sombre.


Ce que le livre raconte, au-delà des faits divers

Le train comme machine à fabriquer du récit

Le recueil fonctionne comme un prisme : à chaque affaire, on observe un autre reflet du rail. Tantôt il divise (les expropriations, la colère), tantôt il expose (les voyageurs vulnérables, la promiscuité), tantôt il efface (les indices nettoyés, l’assassin qui disparaît), tantôt il amplifie (la rumeur qui se propage de gare en gare, de journal en journal). La simple structure « 13 affaires » devient alors une progression de la société elle-même : on passe de la résistance au progrès à l’organisation du banditisme, puis à l’opacité politique, puis à la guerre totale.

Une galerie de justices : prudente, pressée, manipulée

Autre fil rouge : la justice. Le livre ne tombe pas dans le procès à charge permanent, mais il n’idéalise jamais. On voit des jurés hésiter, des dossiers fragiles, des acquittements qui choquent, des condamnations qui soulagent, des enquêtes orientées, et même des affaires que l’État semble préférer laisser mourir.
C’est précisément ce qui rend la lecture addictive : chaque histoire a son suspense, mais aussi son « après » — l’écho dans la société, dans la presse, dans les consciences.

Une envie de lire : parce qu’on a l’impression d’y être

Au final, Les trains du crime se lit comme une série : treize épisodes autonomes, mais reliés par une même tension – la promesse de sécurité contre la possibilité du chaos. On ouvre pour « une affaire », et on se retrouve à enchaîner, parce que le livre joue une carte simple et efficace : l’humain. Les victimes ne sont pas des silhouettes, les coupables ne sont pas toujours des monstres évidents, et les enquêteurs ne sont pas des surhommes. Le train, lui, reste ce personnage muet : indifférent, puissant, régulier… et pourtant si propice à l’irruption du crime. Si vous aimez les faits divers historiques, les récits judiciaires, les ambiances de gares, et cette sensation très particulière du huis clos ferroviaire – alors ce livre a un talent : vous faire regarder autrement un simple trajet. Et vous faire penser, en montant à bord : qui voyage vraiment avec nous ?



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