Roman de l’électrification rurale dans les Deux-Sèvres
de Serge Janouin-Benanti

La fée électricité marche dans la boue : la grande aventure du progrès racontée à hauteur d’homme
Il existe des révolutions si profondes qu’elles finissent par devenir invisibles. Nous appuyons aujourd’hui sur un interrupteur sans penser aux kilomètres de câbles, aux transformateurs, aux équipes de maintenance et aux décennies de travaux qui rendent ce geste possible. Avec La fée électricité marche dans la boue, l’auteur nous ramène au temps où la lumière électrique n’était ni une évidence ni un simple confort, mais une promesse de modernité, un sujet de débats passionnés et parfois une source de terreur.
Le livre raconte l’électrification rurale des Deux-Sèvres depuis les premières décisions politiques des années 1920 jusqu’aux transformations techniques de la fin du XXe siècle. Mais cette vaste fresque historique est surtout portée par le destin de Raymond Janouin, enfant d’un hameau protestant devenu employé, technicien, responsable d’agence et témoin privilégié de l’évolution de la Régie du SIEDS. À la croisée du roman autobiographique, de la chronique sociale et du récit historique, l’ouvrage réussit un pari singulier : transformer l’histoire d’un réseau électrique en aventure humaine.
Une entrée en matière pleine de caractère
Le livre s’ouvre sur une phrase aussi inattendue que mémorable. Un élu respecté, ingénieur et grand bourgeois, sort d’une assemblée consacrée à l’électrification rurale et laisse éclater sa colère contre ceux qui ont peur de la haute tension. En quelques lignes, le décor est posé : nous sommes dans une époque où la modernité doit être expliquée, négociée et parfois imposée à des assemblées méfiantes.
La création du SIEDS apparaît alors comme une véritable épopée politique. Les élus veulent électrifier les campagnes, mais ils doivent résoudre des problèmes financiers immenses, convaincre des centaines de communes, choisir entre concession privée et gestion publique, puis construire un réseau dans un département à l’habitat particulièrement dispersé. La naissance de la Régie résulte moins d’un plan parfaitement maîtrisé que d’une succession d’initiatives, de crises économiques, de rivalités politiques et de compromis.
Ces premières pages auraient pu ressembler à un exposé institutionnel. Elles deviennent au contraire un récit animé, peuplé de personnalités fortes : Émile Marot, François Allain, Gabriel Auchier, les ingénieurs, les élus ruraux et les représentants des communes. Les débats sur les tensions électriques, les emprunts ou les concessions sont racontés avec suffisamment de clarté pour rester accessibles, même à un lecteur qui ignore tout du fonctionnement d’un réseau. L’un des talents du livre consiste précisément à rendre les questions techniques concrètes. La tension électrique ne reste jamais une donnée abstraite : elle devient une affaire de coût, de sécurité, de distance entre les fermes et de choix politique. Derrière chaque chiffre, on comprend ce qui est en jeu pour les habitants.
L’enfance au moment où la lumière arrive
Après cette ouverture historique, le récit change d’échelle. Nous quittons les assemblées d’élus pour Saint-Martin, un hameau de Breloux-la-Crèche, où le jeune Raymond voit arriver les ouvriers chargés de dresser les premiers poteaux.
Cette partie figure parmi les plus évocatrices du livre. Le progrès est observé avec les yeux d’un enfant. Les poteaux, les fils et les hommes équipés de leurs « grimpettes » constituent un spectacle fascinant. Raymond tente de les imiter en installant son propre réseau dans les arbres du verger. L’expérience se termine par une branche cassée, une chute et un poignet fracturé. Il se promet alors de ne jamais exercer un métier lié à l’électricité. Le lecteur sait déjà que toute sa vie démontrera le contraire.
Cette ironie donne au parcours du personnage une belle unité narrative. L’électricité entre simultanément dans son village et dans son imagination. Elle est d’abord une curiosité, puis un confort, un danger et enfin une vocation.
Le livre restitue avec force le monde rural de l’entre-deux-guerres. La maison familiale ne possède que deux pièces, le sol est fait de grandes pierres froides, l’éclairage vient d’une lampe à pétrole et la vie semble ralentir à la tombée de la nuit. Lorsque les premières ampoules apparaissent, elles ne produisent pas seulement de la lumière : elles prolongent les veillées, permettent de travailler le soir et entretiennent l’espoir d’accéder un jour au fer à repasser, au chauffe-eau ou à d’autres objets de confort.
L’auteur évite cependant toute idéalisation naïve du progrès. Les premières installations attirent aussi les escrocs, les accidents et les légendes. Des habitants se font vendre des moulures vides, sans fils électriques. Des enfants lancent des objets métalliques dans les lignes. Les récits d’électrocution circulent de foire en foire. L’électricité fascine d’autant plus qu’elle reste mystérieuse. À travers ces scènes, le roman décrit moins l’arrivée d’une technologie que le bouleversement d’une culture.
Un récit de formation
La mort du grand-père Julien et la faiblesse de l’héritage familial obligent le père de Raymond à quitter la campagne pour Niort. Le jeune garçon découvre alors la ville, son éclairage public et ses possibilités nouvelles. Après des études techniques, il entre en novembre 1943 à la Régie du SIEDS, presque par hasard.
Commence alors un véritable récit d’apprentissage.
Le nouvel employé est d’abord affecté aux tâches dont personne ne veut : classement, bons de commande, vérification de dossiers. Il observe les différents services, découvre les habitudes du personnel et comprend rapidement que l’exploitation, au contact des monteurs et du réseau, l’intéresse davantage que les bureaux silencieux.
Son premier grand travail consiste à calculer la puissance nécessaire pour des milliers d’abonnés et à la comparer aux capacités des transformateurs. Ce travail répétitif, que ses collègues avaient évité, devient paradoxalement le fondement de sa compétence. À force de consulter les dossiers, Raymond acquiert une connaissance exceptionnelle du réseau.
Cette progression constitue l’un des fils conducteurs les plus réussis du livre. Le narrateur n’est jamais présenté comme un génie qui saurait tout immédiatement. Il apprend en regardant, en questionnant, en commettant parfois des erreurs et surtout en acceptant des tâches ingrates. Sa curiosité et son besoin constant d’aller sur le terrain finissent par le distinguer. Les figures de mentors jouent ici un rôle essentiel. Louis Né transmet l’histoire de la Régie. Camille Dubois repère les capacités de calcul du jeune employé. Joseph Rivalan lui fait découvrir l’exploitation. Édouard Jolliet lui apprend véritablement le métier de terrain. Ces hommes donnent une profondeur affective au récit professionnel.
La guerre vue depuis un service public essentiel
L’entrée à la Régie se déroule en pleine Occupation. Cette situation permet au roman de montrer la guerre sous un angle rarement traité : celui d’un service public chargé de maintenir l’électricité malgré les pénuries, les restrictions et les bombardements.
Les véhicules fonctionnent au gazogène. Le cuivre, l’aluminium, les poteaux et les compteurs manquent. Des branchements sont improvisés avec du fil de fer galvanisé et des perches de châtaignier. Les demandes d’électricité augmentent précisément parce que le pétrole, le charbon et l’essence deviennent introuvables.
Le siège de la Régie participe aussi au ravitaillement clandestin de son personnel. La viande est dissimulée dans un touret, puis dans la cuve vide d’un transformateur. Ces scènes mêlent débrouillardise, solidarité et transgression sans jamais perdre leur dimension humaine.
Les alertes aériennes et les bombardements de Niort sont racontés depuis les bureaux, les caves, les rues et la cour de la Régie. Le narrateur se souvient des avions, des bombes et des expéditions destinées à chercher du bois pour les gazogènes. Lors d’un de ces voyages, le tracteur tombe en panne dans la forêt et les hommes doivent marcher pendant des heures pour regagner une ville. Ces épisodes donnent au livre une dimension plus large que la seule histoire de l’électricité. Ils montrent comment une institution locale continue à fonctionner dans un pays occupé, grâce à des employés ordinaires qui s’adaptent à des circonstances extraordinaires.
Le plaisir de comprendre la technique
Une partie importante de l’ouvrage est consacrée au fonctionnement du réseau : transformateurs, fusibles, phases, tension, délestages, compteurs, lignes aériennes et dispositifs de sécurité.
Cette densité technique pourrait rebuter. Elle constitue pourtant l’une des grandes originalités du roman.
L’auteur ne se contente pas d’écrire que le réseau se modernise. Il explique comment et pourquoi. Le lecteur comprend les difficultés du passage de 115 à 220 volts, puis du réseau à 3 200 volts vers le 15 000 volts. Il découvre pourquoi un moteur triphasé peut tourner à l’envers, comment une ligne est mise en phase ou comment les équipes repèrent un poteau pourri en frappant dessus avec un marteau.
Ces explications restent vivantes parce qu’elles conduisent presque toujours à une anecdote. Un concasseur fonctionne depuis des années dans le mauvais sens. Des agriculteurs utilisent une phase non comptabilisée pour obtenir du courant gratuitement. Un transformateur est recouvert de mouches près d’une usine d’équarrissage. Des aiguilles destinées à bloquer les compteurs restent collées à leurs aimants.
La technique devient ainsi une source permanente d’histoires. Le titre du livre prend ici tout son sens. La « fée électricité » évoque le progrès et l’émerveillement ; la boue rappelle le travail réel nécessaire pour le rendre possible. Le courant moderne arrive grâce à des hommes qui creusent, grimpent, réparent sous la pluie, déplacent des transformateurs et interviennent au milieu de la nuit.
Une galerie de personnages attachants
Le roman est aussi une formidable galerie de portraits. Monteurs, ingénieurs, agents administratifs, artisans, agriculteurs, directeurs et élus traversent le récit avec leurs manies, leur courage, leurs faiblesses et leur humour.
Certains ne sont présents que pour une anecdote, mais ils deviennent immédiatement mémorables : le colosse Verzeni qui fait fuir un automobiliste agressif simplement en sortant de son camion ; les employés qui croient que la lumière noire permet de voir sous les robes lors du bal de la Régie ; les monteurs qui déjeunent copieusement avant de reprendre une route sinueuse ; le propriétaire qui refuse d’élaguer son parc jusqu’au jour où il reste longtemps privé de courant.
Ces scènes donnent au livre une chaleur particulière. La Régie n’apparaît jamais comme une administration abstraite. Elle est une communauté de travail, avec ses rivalités, ses plaisanteries, ses fêtes et ses traditions. Le bal de la lumière, les spectacles de Guignol, les voyages du comité social et les projections de films rappellent que l’entreprise organise aussi une vie collective. Le réseau électrique relie les villages ; la Régie relie également les personnes.
Le danger, toujours présent
Derrière l’humour et les souvenirs heureux, le danger traverse tout le livre.
La haute tension ne pardonne pas. Plusieurs collègues meurent ou sont grièvement blessés. Le narrateur décrit les accidents avec retenue, en rappelant la compétence des victimes et la difficulté de comprendre certaines circonstances. La mort de Joseph Rivalan, qui avait commencé à le former, constitue un tournant personnel. D’autres accidents, à Bressuire ou Parthenay, montrent les limites des dispositifs de sécurité et les conséquences d’un instant d’imprudence.
Ces passages sont parmi les plus émouvants de l’ouvrage. Ils empêchent le récit de se transformer en célébration aveugle du progrès. La modernisation possède un coût humain.
Raymond devient d’ailleurs moniteur de sécurité. Sa relation au risque évolue. Dans sa jeunesse professionnelle, il participe à des opérations audacieuses qui seraient aujourd’hui impensables. Plus tard, il cherche à former les équipes, à acheter du matériel et à comprendre les accidents. Le roman raconte ainsi l’histoire d’un métier qui apprend progressivement à mieux protéger ceux qui l’exercent.
De l’employé au responsable
Au fil des décennies, le narrateur quitte le rôle d’apprenti pour devenir organisateur et décideur.
À Parthenay, puis à Thouars, il participe à la création de véritables agences. Il défend l’exploitation directe du réseau contre le système des agents de secteur, entrepreneurs indépendants chargés des dépannages et des branchements. Sa connaissance minutieuse de leurs contrats et de leur fonctionnement renforce sa conviction qu’il faut intégrer ces activités à la Régie.
Cette bataille administrative devient presque un suspense interne. À Bressuire, sa réputation l’a précédé : on le surnomme le « tueur d’agents de secteur ». Pourtant, il avance progressivement, négocie, reprend d’abord la paperasse, puis les abonnements et enfin les dépannages.
Cette partie du livre révèle une autre facette du personnage. Raymond n’est pas seulement un technicien passionné. C’est un organisateur qui cherche à rendre le service plus efficace. Il se montre parfois rusé, parfois obstiné, mais toujours attaché à la continuité du courant et à la satisfaction des abonnés. Son arrivée à Bressuire constitue l’aboutissement de sa carrière. Il prend en charge une agence en pleine expansion, alimentée par un poste à 90 000 volts, au cœur d’une région industrielle dynamique. Les petits abonnements à quelques ampères de son enfance sont désormais bien loin.
Une histoire du service public
Au-delà du destin individuel, La fée électricité marche dans la boue propose une réflexion constante sur le service public.
Dès les années 1920, le choix d’un syndicat de communes repose sur une idée simple, mais ambitieuse : faire payer l’électricité au même prix aux habitants des bourgs et aux fermes isolées. Autrement dit, ne pas abandonner les campagnes peu rentables.
Cette conception traverse toute la carrière du narrateur. Lors des pannes, il faut choisir les priorités : laiteries, boulangers, usines, élevages, hôpitaux. Lors des tempêtes, les équipes travaillent jour et nuit. Lors des transformations du réseau, il faut concilier modernisation, sécurité et continuité de l’alimentation.
L’épilogue prolonge ce thème avec la crise de 2005. Retraité, Raymond s’intéresse de nouveau à la Régie lorsqu’un projet de réorganisation menace, selon les syndicats, de séparer les recettes de la fourniture des dépenses du réseau. La mobilisation du personnel et des élus aboutit à une solution interne avec la création de Séolis et Gérédis. Le roman défend clairement une vision du service public local, construit par les communes et les générations successives de salariés. Cette conviction n’est jamais théorique : elle naît de dizaines d’années passées à voir ce que signifie concrètement fournir du courant à tous.
Les forces et les exigences du livre
La principale qualité de l’ouvrage est son authenticité. On y sent une mémoire nourrie de carnets, de documents et surtout d’une longue expérience personnelle. Les détails donnent de la matière au passé : les horaires, les outils, les véhicules, les tarifs, les gestes professionnels et les expressions de métier.
Le style direct renforce cette impression. Le narrateur ne cherche pas l’effet littéraire à chaque phrase. Il raconte comme on transmet une histoire à des proches, avec des digressions, des souvenirs soudains et des commentaires rétrospectifs. Cette simplicité crée une réelle proximité.
Le livre demande cependant une certaine disponibilité au lecteur. Les chapitres consacrés à l’organisation de la Régie et aux transformations du réseau sont riches en noms, chiffres et explications. Ceux qui recherchent une intrigue romanesque classique pourraient être surpris par cette construction proche de la chronique.
Mais cette abondance constitue aussi la valeur du livre. Peu de récits prennent le temps de montrer comment une infrastructure se bâtit, se répare et se transforme. Ce que l’on pourrait considérer comme des digressions est précisément ce qui donne au témoignage sa profondeur. Surtout, les anecdotes humaines viennent régulièrement relancer le rythme. Une panne, une fraude, un animal électrocuté, une tempête ou une plaisanterie de bureau font surgir la vie derrière la technique.
Un témoignage précieux et un vrai plaisir de lecture
À la fin de sa vie, Raymond Janouin constate que les visages connus ont disparu et qu’il est devenu le dernier témoin de son époque. Il décide alors de transmettre ce qu’il a vu.
Cette décision donne rétrospectivement tout son sens au livre.
La fée électricité marche dans la boue raconte une transformation que chacun connaît, mais que presque personne ne se représente. L’électrification rurale paraît aujourd’hui inévitable. Le roman rappelle qu’elle fut une conquête lente, coûteuse et fragile, portée par des élus visionnaires, des ingénieurs, des employés, des artisans et des monteurs.
Il raconte aussi la trajectoire d’un enfant de la campagne que l’électricité émerveille, effraie et finit par accompagner pendant toute une vie.
Le lecteur referme l’ouvrage avec l’impression d’avoir rencontré une époque, un métier et une génération. Il ne regardera peut-être plus tout à fait de la même manière les poteaux au bord des routes, les transformateurs à l’entrée des villages ou la lumière qui revient après une tempête. C’est là la grande réussite de ce roman-témoignage : rendre visible ce qui, parce que cela fonctionne chaque jour, avait fini par disparaître de notre regard.
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