de Viviane Janouin-Benanti

Puissances démoniaques en terre maçonne s’ouvre sur une scène qui vous saisit à la gorge. La Rochelle, décembre 1906 : la neige tombe, le vent gifle, et une adolescente de treize ans avance dans la nuit en serrant un nouveau-né contre elle, déterminée à l’abandonner. Ce prologue, aussi glaçant que tendre par instants, dit tout de suite ce que le roman va explorer : la honte imposée, la solitude des « petites gens », et la manière dont une vie peut être déviée dès le départ – parfois sans retour.
Viviane Janouin-Benanti construit son récit comme un polar historique (inspiré de faits réels) mais avec une priorité très nette : l’humain avant l’énigme. D’ailleurs, le roman ne se contente pas d’aligner des rebondissements : il installe une époque, une mentalité, des habitudes. On y sent le froid sur les quais, le poids du travail, la rudesse des jours « où il faut courir, courir », et cette vie réglée par la mer et la survie, dans le milieu des mytiliculteurs (les « boucholeurs ») autour de Marans et de la Sèvre niortaise.
Au centre, il y a Samuel Sacré, mytiliculteur, homme droit, père aimant – et franc-maçon. Dans le roman, ce détail n’est pas une simple couleur locale : il devient un aimant à conflits, parce qu’il fait de Samuel une cible dans une France encore travaillée par les fractures religieuses et politiques. Mais Viviane Janouin-Benanti ne fait pas de Samuel un « porte-drapeau » : elle le rend d’abord concret. Il travaille, il tient sa maison, il protège les siens. Son combat le plus intime n’a rien à voir, au départ, avec les idéologies : il s’appelle Lili.
Lili est un personnage bouleversant. Le texte rappelle que, à l’époque, la science ne sait pas expliquer ni accompagner correctement ce qu’on appelait alors le « mongolisme », et que tout progrès tient souvent à des initiatives personnelles et à la ténacité des proches.
Lili n’est pas réduite à une étiquette : elle est présence, intuition, empathie. Elle désarme. Elle illumine. Et surtout, elle met à nu les autres : avec elle, impossible de tricher longtemps. Même lorsqu’elle « comprend mal », elle ressent juste – comme si sa sensibilité captait ce que les mots cachent.
Pour assurer l’avenir de Lili, Samuel prend une décision magnifique et risquée : adopter Maurice Durand, un adolescent de l’Assistance publique. Le roman raconte cette adoption comme une renaissance : Maurice découvre des bottes, un ciré, des vêtements à lui, la joie simple de « posséder » quelque chose après l’uniforme de l’orphelinat.
Il découvre surtout la liberté : ne plus être « entre de grands murs », respirer, compter pour quelqu’un. Et très vite, Maurice et Lili deviennent une fratrie de cœur. Leur lien est si fort que Lili parle de Maurice comme d’un « frère » avant même qu’il n’arrive, et c’est cette évidence qui accélère la démarche de Samuel.
C’est là que le roman révèle sa vraie force : il sait rendre attachante une maison, une famille, un quotidien. On s’attache à ces gestes modestes : veiller sur Lili, travailler ensemble, compter sur Maurice comme sur un pilier.
Et plus on s’attache, plus la tension future se charge d’électricité. Car, parallèlement, une autre mécanique se met en place – froide, doctrinale, et terriblement efficace.
Cette mécanique a un nom : le Labarum. Le livre le présente comme une ligue anti-maçonnique se définissant comme un « ordre catholique militant » contre la franc-maçonnerie.
Ses discours sont d’une violence qui dépasse la simple querelle : on y affirme que les francs-maçons seraient « diaboliques », irrécupérables, et que « nous seuls » (les labaristes) aurions la vie et le droit de « faire justice ».
Le roman montre très bien comment une idéologie fabrique une autorisation morale : si l’autre est un démon, alors l’écraser devient une vertu.
La secte n’est pas seulement un décor : elle est une dramaturgie. On y trouve cérémonies, symboles, serments, et une organisation qui donne aux frustrés l’impression d’appartenir à quelque chose de grand.
Viviane Janouin-Benanti ne se contente pas d’écrire « ils sont méchants » : elle décrit un monde où la haine devient un langage commun, un ciment, une identité.
Au cœur du Labarum local : Denis Sicar. Personnage clé, parce qu’il n’est pas traité en caricature. Sicar est fanatique, oui. Mais il est aussi charismatique, « chef », capable d’emporter un groupe. Et le roman appuie un point dérangeant : la « grande cause » proclamée se mélange à des choses plus basses – l’argent, l’orgueil, la frustration sociale. Les gendarmes infiltrés, Daniel Baron et Stéphane Lunié, sentent venir le danger : Sicar parle trop souvent de « l’or », s’obsède sur les économies supposées de Samuel, comme si l’idéologie lui donnait un droit naturel de se servir.
L’infiltration policière est un autre atout du roman. La cellule d’investigation observe, écoute, compile : on assiste aux discussions, aux hypothèses, à cette impression de regarder un accident se former au ralenti, sans pouvoir l’empêcher.
Et c’est précisément ce qui rend l’histoire si prenante : on voit la pente, on voit la tentation, on voit la haine se transformer en projet… et on comprend que la chute, désormais, n’est qu’une question de temps.
Le basculement arrive dans une séquence d’une noirceur sèche. La maison des Sacré est mise à sac : armoires retournées, économies et argenterie volées.
Et au milieu de ce chaos, la tragédie intime : Lili s’effondre. Le médecin est catégorique : arrêt cardiaque ; « ces enfants-là ont le cœur fragile », « il faut peu de choses pour les bouleverser ».
La scène est terrible, parce qu’elle n’a rien de spectaculaire : elle est irrévocable. Samuel refuse d’y croire, s’accroche à la chaleur du corps, tente l’impossible.
Et comme si cela ne suffisait pas, Maurice disparaît. Du sang, près de l’endroit où l’on a retrouvé Lili, laisse penser qu’il a été blessé.
Les traces conduisent vers la Sèvre niortaise ; une barque, des indices. Les gendarmes infiltrés pensent immédiatement à Sicar.
La tension change alors de nature : on n’est plus seulement dans la peur d’un drame, on entre dans la mécanique de l’enquête… avec l’angoisse supplémentaire d’une course contre le temps.
La suite est celle d’un roman criminel qui ose aller au bout : arrestations, interrogatoires, résistance orgueilleuse de Sicar, puis effondrement. Les objets volés sont retrouvés ; les complices parlent ; le juge d’instruction Romain Luc pousse Sicar dans ses contradictions, refuse les faux alibis idéologiques.
Et surtout, la vérité du crime apparaît dans sa crudité : Maurice est tué, le corps est jeté à la mer, et un « burin » – outil banal, presque domestique – devient une arme.
Le roman raconte aussi l’issue judiciaire : le procès, les condamnations, l’exécution de Denis Sicar à Saintes en 1923, la peine de sa compagne commuée.
Ce passage n’est pas écrit comme une simple « conclusion » : il ressemble plutôt à une dernière couche de froid posée sur l’histoire. Pas de triomphe. Pas de réparation. Seulement un constat : le crime a eu lieu, et il a dévasté.
Ce qui distingue vraiment Puissances démoniaques en terre maçonne, c’est sa capacité à montrer que la violence n’arrive pas de nulle part. Le livre met en regard deux mondes :
- d’un côté, une maison où l’on tente de faire vivre une enfant fragile et aimante, où l’on adopte pour protéger, où la dignité se fabrique au jour le jour ;
- de l’autre, une ligue qui transforme des voisins en ennemis métaphysiques, où la haine devient identité, où l’avidité se maquille en « justice ».
Et au-dessus de tout cela, il y a aussi un fil intime, presque secret : Sophie. Son passé revient par vagues : cauchemars, souvenirs de violences, grossesse à treize ans, solitude, tentation de l’infanticide et, finalement, l’abandon du nouveau-né.
Ce matériau-là donne au roman une dimension supplémentaire : la violence ne se résume pas au crime final, elle existe aussi dans les silences imposés, les corps exploités, les jugements sociaux qui écrasent une enfant.
Sur le plan du style, Viviane Janouin-Benanti privilégie une narration très lisible, accessible à un large public : chapitres datés, progression linéaire, scènes concrètes, émotions claires. Ce choix sert l’efficacité : on lit vite, on voit, on entend, on ressent. Et quand le drame survient, il percute d’autant plus que tout, avant, semblait « tenable ». En somme, c’est un roman qui attire autant les amateurs de polars historiques que les lecteurs sensibles aux destins familiaux. Il ne promet pas un jeu d’énigmes « malin » : il promet mieux – une histoire qui serre le cœur, qui éclaire une époque, et qui rappelle une évidence inquiétante : de la haine au crime, il n’y a parfois qu’un pas.
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